Laugh Business

Texte destiné à un concours de nouvelle, et puis je me suis rendu compte que, si par hasard je gagnais, je ne pourrais jamais me rendre dans la Brie en octobre 2013.

 

 

La femme avait une quarantaine d’années, maquillage discret, chignon, traits saillants. Traits un peu crispés, également, car elle venait de composer son code de carte bleue pour autoriser le paiement d’une somme non négligeable, mais, après tout, puisque c’était « satisfait ou remboursé »…

Un homme en blouse blanche vint la chercher dans la salle d’attente et la guida dans un couloir.

– Vous ne portez pas de masque de clown ?
– Nous pensons que ce serait manquer de respect envers les patients. Certains souffrent beaucoup et ont tenté de rire pendant des années sans succès.

– C’est mon cas.

– Parlez-moi de vos motivations.

– « Le rire, c’est la vie ».

L’homme à la blouse sourit intérieurement. Depuis quelques années, les professionnels du rire, médecins, chefs d’entreprises, humoristes, s’étaient alliés pour faire croître le potentiel du LB ou Laugh Business. Ce slogan faisait partie de leur dernière campagne publicitaire.

– Le rire, récita presque la cliente, solidifie les liens sociaux et donne une meilleure image de soi. Cinq minutes d’un rire franc par jour allongent l’espérance de vie en bonne santé de trois ans en moyenne. C’est un remède anti-dépression faisant travailler plusieurs dizaines de muscles et…

– Et qu’en est-il de vos motivations personnelles, madame ?

La femme entama une lutte contre elle-même avant de capituler.

– Mademoiselle. Je ne suis guère communicative et… mon entourage pense que je suis frigide, lança-t-elle d’un air de défi.

 

 

Ils ne dirent plus un mot avant d’arriver à « la salle ». La thérapie se déroulait en trois temps : entretien psychologique réduisant l’incertitude des données, exposition à des stimulus, établissement d’une « cartographie du rire » de la personne indiquant sa sensibilité à différents humours.

Cela commença par des vidéos de chatons, les lolcat. Il y eu des sketches humoristiques. Des histoires drôles. Les capteurs décelèrent un sourire d’une force de 0,4 sur l’échelle de Coluche pendant la projection d’une séquence où un homme tomba d’une échelle et initièrent l’hypothèse « sensible à l’humour noir ». Mais les stimulus suivants furent des échecs.

On interrompit la thérapie pour une séance de massages relaxants, puis vint l’entretien en tête à tête avec le Maître. Il s’enferma avec la patiente dans son bureau pendant plus d’une heure, la charmant, lui souriant, l’étourdissant, avant de s’avouer vaincu. Le personnel à l’accueil, embarrassé, informa la cliente que le remboursement serait effectué par virement le jour même.

 

 

Elle descendit les marches du hall sous le regard confiant de l’homme en blouse blanche. Dans la tête de la femme, trois éléments se superposèrent. Sa voisine monstrueusement bête qui riait de tout, la « technologie » utilisée par ce centre et enfin le prix fabuleux qu’empochaient ces gens pour guérir les « malades ». C’était tellement ridicule. Un frémissement parcourut ses lèvres. Deux mètres avant la porte. Elle ferma les yeux, inspira profondément, les ouvrit, lutta, puis éclata largement de rire. Quand un membre du personnel vint l’avertir qu’au regard du succès de la thérapie, elle ne serait pas remboursée, elle se plia en deux et tapa du poing sur le carrelage glacé.

Mélange d’humour absurde et cynique. Typique des intellectuelles, fit l’homme en ôtant sa blouse.

 

 

Tempête sur les JO

Contrainte : « orage »

Et voici donc les challengers ! À ma gauche, Thor, dieu scandinave de l’orage. À ma droite, Zeus, dieu suprême de l’Olympe.

– Alors, Zeus, pas trop stressé par cette compétition ? Comment vous êtes-vous préparé ?
– Lancer d’éclair six heures par jour, six jours sur sept pendant six mois.
– Ah, très bien, je comprends mieux le temps pourri de cette année. Quelles étaient vos cibles ?
– Des enfants : ils sont petits et courent dans tous les sens, c’est difficile de les tuer.
– Concernant le dopage, est-il vrai que vous consommez de l’ambroisie régulièrement ?
– C’est de la diffamation, je ne répondrai qu’en présence d’Athéna, mon avocate.

– Fils d’Odin, mêlé à d’innombrables aventures cosmogoniques, je possède un marteau qui revient tout seul dans ma main après le lancer. Dieu de l’orage et par conséquent de la pluie, je suis vénéré des paysans comme des guerriers, je suis, je suis ?
– Thor. Vous êtes bon en tant que présentateur.
– Je sais, merci. Thor, le comité intermythologique a refusé que vous utilisiez Mjolnir pendant la compétition. Que pensez-vous de cette mesure ?
– Comme d’habitude, il n’y en a que pour les Grecs, qu’ils aillent se faire voir !
– Merci pour cette réponse, on sent bien le tempérament viking en vous !

Et maintenant, que le combat commence !

Zeus entame la confrontation par une série d’éclairs ! Thor tente de les esquiver mais il a dû boire trop de cervoise au Wahala, il n’arrive pas à courir assez vite, ça sent la couenne de Dieu rôti ! Thor se rapproche et donne un direct du droit dans le ventre de Zeus, qui a contracté ses magnifiques abdominaux et n’a rien senti, semble-t-il. Ça s’annonce mal pour le scandinave.
Première tricherie de Thor dont les prêtres viennent de sacrifier le quart du public pour augmenter ses pouvoirs magiques ! Thor lance une pluie d’éclairs sans Mjolnir, c’est incroyable, mais Zeus se transforme en aigle et parvient à tous les esquiver, il est très en forme cette année, Patrick, je pense que nous tenons notre champion.
Deuxième tricherie de Thor qui vient de faire entrer des Walkyries dans l’arène, très peu vêtues et d’un charme… certain… On entend une harpe résonner… et Zeus semble assommé, Thor a réussi à le faire devenir chèvre, ou bouc, et Zeus a totalement oublié le combat, il ne pense plus qu’à bai***, c’est son gros point faible et Thor le sait.
Oui, un dernier éclair et c’est fini, Thor a gagné, de manière déloyale mais qu’est-ce que c’était bon !

Frotter n’est pas jouer

Contrainte : placer « désir, rhinocéros, boutique, surligner, évidence » ; texte < 2500 caractères

Le génie prit une voix caverneuse.

– Tu as choisi ton vœu ? Trouvé en toi le désir le plus profond ?
– Vous pouvez exaucer n’importe lequel ?
– J’ai de tout en boutique : babouches, femmes, ministère… Demande et tu l’obtiens.

C’était un peu trop beau pour être vrai. Jiminy Cricket sauta sur mon épaule.

– Je ne parlerai pas cette fois-ci, je te laisserai faire.
– Tant mieux ! Je me débrouille très bien tout seul, marmonnai-je. Je vais demander quelque chose de grand, pur et noble. La paix dans le monde, par exemple.
– Entre les hommes ?
– De toute évidence.
– Dis-le, alors, que tu ne retrouves pas avec des chats faisant ami ami avec des rats. Ça serait embêtant pour tous les carnivores en général.
– Tu as raison, bredouillai-je… heureusement que tu es là !
– Et, ajouta ma conscience, précise aussi la plage temporelle ! Autrement tu pourrais modifier le cours entier de l’histoire ! On ne sait pas à quel point ces génies sont tordus.

Il n’avait pas tort. Mon voisin avait demandé une maison de rêve à un génie, il s’était transformé en Ken en plastique dans une maison de poupée. Sa femme avait pris la chose très simplement : elle avait davantage de place pour entreposer ses paires de chaussures, plus besoin de déménager.

– Génie, je souhaite que la paix règne entre les hommes à partir de maintenant et pour les temps à venir.
– Non. Le vœu doit tenir en moins de 70 caractères. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et surtout concisément.
– Tu aurais pu préciser avant !
– Oh, tant que j’y suis, tu n’as plus que vingt secondes pour choisir ton vœu, sinon cette lampe magique s’autodétruira et toi avec.

Je pouvais commencer à paniquer.

– Jiminy, une idée, aide-moi !
– Rhinocéros !
– Quoi ?
– J’ai dit un mot qui me passait par la tête, c’est tout.
– C’est malin.

Surtout, ne pas penser à un rhinocéros. Fermer les yeux. Des lettres s’affichent. Ne pas surligner le r-h-i-n-o-c-é-r-o-s. Je vois quelque chose de gros… de gris… avec des petits yeux… une corne… ne pas penser à un rhinocéros !

– Dix secondes, fit le génie.
– Il n’y a qu’une solution, fit Jiminy.

Il s’étrangla avec ses mains. Libéré de son surmoi, mon esprit fourmilla instantanément de désirs refoulés.
De l’argent, la jeunesse éternelle, du sexe, des voitures de course, du sexe, un château, un yacht, un avion de chasse, un voyage dans l’espace, du sexe…

– Trois secondes !
– Je veux un rhinocéros !

Quelque chose de gros, de gris, avec des petits yeux et une corne. Qui tombe sur moi, très vite. Et puis le trou noir.

Shopping

Avant, je mettais des notes sur 10. Mon but était bien évidemment de garder un œil sur les personnes recevant la note la plus élevée. Quoiqu’on dise, les gens sont toujours jugés sur les chiffres. Ça commence sur les bancs de l’école, avec le nombre de cartes pokémon, puis les ados continuent avec la longueur d’un certain membre, la quantité de petites amies. Maman avait raison, pour une fois…

À cause du nombre grandissant d’évaluations, par souci de précision, j’ai ajouté deux chiffres après la virgule. Suis passée aux notations sur 1000. Plus facile à retenir et simple à transformer en pourcentage, et plus classe aussi. Je me rapproche de mon but.

J’ai rendez-vous avec Jérémy-897. Il est dans mon top 3. Hier, il m’a parlé de voyages. Thème banal, ça commençait mal. Puis sa voix s’est transformée, ses gestes ont pris de l’amplitude, il s’est métamorphosé en conteur. Ses périples narrés d’une façon tellement… romantique. Je me penchais avec lui à la balustrade de ces paquebots, chassais dans les réserves australiennes, écoutais ces sages des villages africains. Ah, partir au loin ensemble…

Baisser les paupières et se concentrer sur un souvenir, ça donne un charme fou, mais rien de tel pour se faire percuter par un homme dans la rue ! Surprise, je tombe en arrière, faisant de grands moulinets avec mes bras pour garder un semblant d’équilibre, mais il n’y a aucune prise à portée de main. D’instinct, mes yeux se ferment. Mes coudes se replient pour amortir l’impact du choc sur mon dos, mais la secousse n’arrive pas. Je sens plutôt une présence chaude me maintenir au niveau des épaules, ça n’empêche pas mes jambes de se dérober, je finis sur les fesses.

Mes yeux s’ouvrent : la personne qui m’avait bousculée a tenté de me rattraper. Gentil de sa part. Voyons, 500 moins 100 pour le fait de m’avoir poussé égale 400 plus 150 pour le sauvetage presque réussi égal 550. Bien. Je relève la tête, lui souris.

– Ça va madame, pas trop de mal ?

Horreur, une odeur d’ail ! Il ne s’est pas lavé les dents ou quoi ? C’est un porc ! – 75 = 475. Je prends le temps de le dévisager un peu. Il porte des lunettes. On s’en fout. Un grain de beauté près de la commissure des lèvres. On s’en f… ok, -7 = 468, je ne supporte pas trop ce genre d’imperfections quoique j’en dise. Pas très grand. -25 = 443. Pas terrible tout ça. Ah, il a une quarantaine d’années, pourquoi est-ce que je ne l’ai pas vu plus tôt ? Voyons, d’un côté il a sans doute de l’argent et de l’expérience en matière de sexe mais il est peut-être stressé et dans tous les cas, vu la différence d’âge, moralement pas très sortable. Statut quo pour le moment.

– Rien de cassé, merci à vous.

Je crois avoir pris un ton un peu hautain. Pas grave, il n’est pas terrible et puis Jérémy – deux fois plus de points au compteur ! – m’attend. Il n’y a pas photo, vraiment. Fuyant le regard du type, je baisse les yeux et observe ses vêtements. Des chaussures un peu démodées. Une montre en plastique au poignet. Aie, -30 = 413. Un costume usé qui ne lui va très bien, il ne sait pas choisir ceux avec une coupe correcte ou quoi ? -50 = 363. Un vieux schnock, oui !

– J’étais pressé, mais je crois que mon entretien d’embauche est loupé maintenant, le dernier train vient de partir. (Un chômeur ? -100 = 263. Une pauvre merde.) Enfin, je ne pouvais pas vous laisser tomber, ça vaut bien tout l’or de leur boîte.

Attend voir, une blague, un soupçon de romantisme, une pointe d’auto-ironie ? Si ça se trouve, je me suis complètement trompée sur son compte, c’est un mec sympa qui vit d’une façon frugale et sait profiter de l’existence. Il faut l’inciter à parler afin d’en savoir plus.

– Suis-je vraiment si belle que ça ? (question piège, on va voir comment il s’en sort)
– Franchement pas terrible. Votre sac. Vous avez du l’acheter à un chinois dans la rue, non ? Votre main est pas mal, elle a l’air douce. Votre poignet honnête, fin et droit. Votre bras élégant et élancé. Votre épaule affiche une courbure magnifique. Votre cou blanc… et votre visage… je dirais oui, en définitive, vous êtes belle.

Waou. C’est la première fois qu’on me répond comme ça. De l’humour, c’est sur. Je sens quelque chose. Plus de notes possibles, il faut fonctionner à l’intuition. En même temps, j’ai une légère angoisse. Son ton n’était-il pas un peu conventionnel ?

Il s’approche. Lentement. Il regarde ma bouche. L’ail ! Non, dégage ! Trop tard, il m’a prise entre ses bras, j’étouffe !

– Alors poupée, on veut alpaguer des hommes murs ? Héhé, je vais t’en montrer un, moi… viens dans ce coin.

Il me pousse et en quelques pas nous nous trouvons dans une ruelle. Pourquoi n’y a-t-il personne ? Au secours ! Quelqu’un ! Ma bombe au poivre, vite ! Trop tard, il a refermé ses doigts gluants sur mes poignets, se colle à moi. Je ne peux plus bouger, et j’ai peine à respirer. Il frotte ses lèvres grasses contre les miennes, bavant de contentement. Non… je ne veux pas en voir davantage, c’est trop, pitié.

Bong !

Le monstre s’écroule, roule dans le caniveau. J’écarquille les paupières, il y a trop de lumière. Je lève la main. Une forme à contre jour… Jérémy ! Mon sauveur. Je, heu, je… +80 = 977 ! L’homme idéal ! Ma longue quête d’un mois est enfin terminée, c’est avec lui que je dois me marier ! Il me prend dans ses bras, je tiens à peine sur mes jambes après avoir été agressée par le zéro intersidéral.

Il me serre contre lui. Je tremble. Je lève la tête, cherche sa bouche. Il me regarde, sourit puis chuchote de sa belle voix grave :

– Écoute, je dois t’avouer quelque chose.

Il m’aime, il va faire sa déclaration. Si galamment ! + 20 = 997, le comble du bonheur !

– Je suis gay.

Gay.
Gay.
G… Noooooooooonnnnnnnnnnnnnnn !!!