Triolets

J’ai posé les yeux sur un monde
Formé de courbes et d’encens
Tu m’as rejoint sous la rotonde
J’ai posé les yeux sur un monde
Compris que notre Terre est ronde
Pour te rattraper en dansant
J’ai posé les yeux sur un monde
Où la lune vivait croissant

La musique écoute le fleuve
Descendre sans fin à Paris
Monte avec lui faire peau neuve
La musique écoute le fleuve
Vois-tu les hommes qu’on abreuve
D’alcool et de jeunes souris
La musique écoute le fleuve
Et chante pour les sans-abris

La nuit tombe, la chaleur part
S’émietter en occident
Dans ma poitrine cuit le lard
La nuit tombe, la chaleur part
Hey petit gars viens il est tard
Bois la vie, souris de tes dents
La nuit tombe, la chaleur part
Le lit est doux car tu m’attends

Viens vers moi la catin
Qui trousse sur la table
Viens manger dans ma main
Viens vers moi la catin
Glissons jusqu’au matin
Sur tes hanches de sable
Viens vers moi la catin
Elle était formidable

Minuit

La mi-nuit a tari
Le torrent des voitures
Tes pieds fins carressaient
Les étoiles voutées
Et les brins verts blanchis
À la lune ont souri
Les insectes tombaient
De nos bras affolés

Quand rêver des drapeaux
De l’orient nous effraie
On enclenche un contact
Et démarre en douceur
Sur la route sans voie
Et le lit des humeurs
Pour ancrer un instant
Notre barque à l’amour

 

En trois temps (1ère partie)

Quelques notes de fumée roulaient sous les accents rocailleux. Soufflé, je triturais le parasol rose abandonné dans le mojito. Les accords s’étiraient en soupirs et la voix n’était que délices. Des images platoniques me traversaient : remonter le cours du son jusqu’à sa source.

J’avais conscience d’autres formes tendues vers cet orchestre, des compagnons spectateurs, les âmes des morts.

Elle s’est levée, le micro dans sa main et nous l’avons suivi. Dehors, la lumière des réverbères grandissait nos ombres et rapetissait nos cœurs. Nous étions des feuilles entraînées par le vent. En chemin, les gestes des passants s’arrêtaient pour écouter. Le tourbillon grossissait.

Nous sommes montés en haut d’une colline. La lune piquetait les herbes de taches de blanc. Le battement du tambour se fit plus insistant, la chanteuse criait. Nous étions fous et embrassions toutes les parcelles de peau à notre portée.

Un nuage déroba le croissant et emporta nos gémissements. La voix luttait pour contenir son émotion. Nous partîmes vers la falaise. Le sol effleurait toujours nos pieds de ses graviers pointus. Dernier regard vers la lune, suffisante de dédain. Nous avons sauté, ensemble, en se tenant la main.

C’était il y a trois ans, une histoire d’amour.

Ma première rencontre avec le jazz.

Nue devant Lui

Un matin, un couple, un pays.

 

Le soleil dardait ses rayons avec insistance dans la pièce. Ambiance jaune, lumineuse en demi-teinte, préservée par des persiennes. Leur salon, avec son canapé-lit double, faisait office de chambre. De lieu de rendez-vous pour leur bande, également.

La soirée s’était terminée tard. Alcools, discussions politiques, flirts. Une vie étudiante au pluriel, une parenthèse dans leur existence. Derrière chacun de leurs mots, de leurs expressions, de leurs gestes, on sentait qu’ils freinaient des quatre fers pour ne pas rentrer dans cet inéluctable âge adulte.

 

Il se leva le premier, en caleçon, les cheveux semi-longs en bataille, une barbe de quatre jours. Un regard acier. Il mit en route la cafetière et s’assit sur une chaise. Toujours étendue sur le ventre, son pied droit et sa tête dépassaient de la couette. Il s’attarda un moment sur le mollet pour remonter la courbure de ses cuisses, de son bassin, de son dos, s’arrêta sur ses épaules.

La machine à café émit un sifflement qu’il réprima vite. Il se servit une tasse, laissa reposer celle-ci entre ses mains. Le passage de quelques voitures en contrebas.

Ils avaient fait l’amour la moitié de la nuit. Chevauché sans pitié, exigeant le meilleur de l’autre. S’étaient écroulés, mêlant peau et sueur sur les draps.

Il but une gorgée amère. Un poste de radio grésilla dans l’appartement voisin. Juron, bruit sourd, la musique s’éteignit. Dehors, les bruissements de la foule.

Il distinguait sa nuque sous la masse de cheveux bruns déployée sur le lit. Nuance beige sous chocolat – elle possédait la beauté des grains de café. Recueillis, malaxés, étuvés, broyés. Elle avait fugué, il l’hébergeait.

Il prit une nouvelle gorgée. Un mouvement avait dévoilé un morceau de son épaule nue.

Il se dirigea vers la terrasse, voulant inspirer une bouffée intense avant que l’air ne devienne étouffant, mais, alors qu’il frôlait le canapé, un bras surgit et lui agrippa le caleçon. Lui tournant toujours le dos, elle lui demanda en murmurant de rester. Il se glissa derrière elle, enfouit son nez dans son cou, passa une main sur sa hanche. La serra fort contre lui.

Quelques cris provenant de la rue.

Ils restèrent un long moment collés l’un et l’autre, sentant la journée les envahir petit à petit et chasser la nuit, sa mystérieuse langueur sauvage. Il finit par se redresser et posa un dernier baiser sur son épaule. Il vit son sourire se propager dans tout son corps – sa machoire, son cou, son dos, jusqu’à la cambrure de ses pieds.

Il ouvrit la porte vitrée, plongea son regard sur le monde extérieur, ferma les yeux, revint s’étendre auprès d’elle, las des heures à venir.

 

Dehors, une jeune femme se faisait lapider sous le soleil déjà brûlant.

Trois paires de chaussettes

Il y a quelques années, j’ai lu un livre de Haruki Murakami. Je ne me souviens plus du nom, de l’intrigue encore moins, mais un passage avait retenu mon attention.

Le personnage principal, quand il était stressé, anxieux, repassait son linge. J’ai lu ces quelques lignes avec le sourire. Murakami est un bon écrivain et ses descriptions de scènes banales sont toujours empreintes d’une douceur de vivre qui me touche.

Je n’y ai pas cru, je pensais que ça ne fonctionnerait pas sur moi. Et puis, j’ai commencé à porter attention aux faux-plis. À déboutonner. À toucher les vêtements avant de les repasser. J’aime acheter des chemises de qualité, j’ai changé de lessive à ce moment-là pour protéger les tissus. Défroisser les manches, étendre le col, le poser bien à plat, passer le fer vapeur… je me suis pris au jeu.

Avant d’avoir le temps de comprendre, en moins de deux mois, j’étais accro au repassage. Moi, qui avais traversé toute l’adolescence dans une marée de fringue sales étendues par terre, avec mes douches aléatoires, ma compréhension tardive de l’intérêt du déodorant. Sacré Murakami !

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Demande

Les petits cailloux blancs du parc
ne m’ont jamais paru si gros

Une mèche rebelle vole,
tu libères tes cheveux.

La sueur mouille mes doigts,
mais je veille et tiens ferme

Le rugissement des autobus
au loin – j’aime.

Ta bouche se pince,
tu halètes.

Attente, attente, geste brusque,
le genou râpe le sol

Et tes yeux

sur ma nuque,

tu insistes

et je relève la tête.

Tes désirs

embrassent les miens

Tes lèvres frémissantes

je les attends

comme tes soupirs

et tous me chantent

non.

Les enfants courent après le marchand de glace et ta robe les rejoint – tu aimes celle à la fraise