Nue devant Lui

Un matin, un couple, un pays.

 

Le soleil dardait ses rayons avec insistance dans la pièce. Ambiance jaune, lumineuse en demi-teinte, préservée par des persiennes. Leur salon, avec son canapé-lit double, faisait office de chambre. De lieu de rendez-vous pour leur bande, également.

La soirée s’était terminée tard. Alcools, discussions politiques, flirts. Une vie étudiante au pluriel, une parenthèse dans leur existence. Derrière chacun de leurs mots, de leurs expressions, de leurs gestes, on sentait qu’ils freinaient des quatre fers pour ne pas rentrer dans cet inéluctable âge adulte.

 

Il se leva le premier, en caleçon, les cheveux semi-longs en bataille, une barbe de quatre jours. Un regard acier. Il mit en route la cafetière et s’assit sur une chaise. Toujours étendue sur le ventre, son pied droit et sa tête dépassaient de la couette. Il s’attarda un moment sur le mollet pour remonter la courbure de ses cuisses, de son bassin, de son dos, s’arrêta sur ses épaules.

La machine à café émit un sifflement qu’il réprima vite. Il se servit une tasse, laissa reposer celle-ci entre ses mains. Le passage de quelques voitures en contrebas.

Ils avaient fait l’amour la moitié de la nuit. Chevauché sans pitié, exigeant le meilleur de l’autre. S’étaient écroulés, mêlant peau et sueur sur les draps.

Il but une gorgée amère. Un poste de radio grésilla dans l’appartement voisin. Juron, bruit sourd, la musique s’éteignit. Dehors, les bruissements de la foule.

Il distinguait sa nuque sous la masse de cheveux bruns déployée sur le lit. Nuance beige sous chocolat – elle possédait la beauté des grains de café. Recueillis, malaxés, étuvés, broyés. Elle avait fugué, il l’hébergeait.

Il prit une nouvelle gorgée. Un mouvement avait dévoilé un morceau de son épaule nue.

Il se dirigea vers la terrasse, voulant inspirer une bouffée intense avant que l’air ne devienne étouffant, mais, alors qu’il frôlait le canapé, un bras surgit et lui agrippa le caleçon. Lui tournant toujours le dos, elle lui demanda en murmurant de rester. Il se glissa derrière elle, enfouit son nez dans son cou, passa une main sur sa hanche. La serra fort contre lui.

Quelques cris provenant de la rue.

Ils restèrent un long moment collés l’un et l’autre, sentant la journée les envahir petit à petit et chasser la nuit, sa mystérieuse langueur sauvage. Il finit par se redresser et posa un dernier baiser sur son épaule. Il vit son sourire se propager dans tout son corps – sa machoire, son cou, son dos, jusqu’à la cambrure de ses pieds.

Il ouvrit la porte vitrée, plongea son regard sur le monde extérieur, ferma les yeux, revint s’étendre auprès d’elle, las des heures à venir.

 

Dehors, une jeune femme se faisait lapider sous le soleil déjà brûlant.

Lilas-merguez

Tu prends un hot-dog, qu’elle m’a demandé. Pour sur, je lui ai répondu, j’étais pas venu au barbecue me dorer la pilule.

Elle a piqué une saucisse grésillante avec une fourchette mais les dents ont râpé sur la peau translucide et la merguez a fait comme un asticot qui gigotait un peu sur la grille. Elle a repiqué et cette fois elle l’a eu, des flammes se sont élevées quand la graisse est tombée sur les braises.

Pendant qu’elle jouait avec la nourriture, je me suis ouvert un quart de baguette avec le couteau qui coupait pas bien, bord rond et petites dents. J’ai tellement forcé sur la croûte un peu molle que j’ai failli me taillader la main en sus. Il y avait des sauces, le ketchup et la moutarde se sont mixés et ont trempé le pain. Le temps que je finisse d’essuyer la cuillère sur la mie, elle tenait la saucisse à la pointe de sa fourchette, victorieuse.

Elle a avancé le bras pour déposer la saucisse entre les deux moitiés de pain qui n’attendaient que de se refermer mais la saucisse, pas conne, s’est encore défilée. Elle est tombée sur mon poignet, j’ai sursauté et elle est partie se loger entre ma chemise et mes pecs.

Brûlante. J’me sentais mal, je pensais qu’à trois choses : m’arracher les vêtements, hurler, lui faire payer. Les deux premiers étaient faciles, j’ai pas mis 107 ans pour jouer à Tarzan. Jane agitait les mains en l’air en faisant des petits bruits, sans doute pour ventiler.

 

Quand je me suis calmé, j’ai enlevé ce qui restait de tissu, l’ai mis sur mon épaule, comme les touristes. J’ai ramassé la saucisse, le pain, je me suis fait mon hot-dog et ai croqué, genre je savais que c’était pas sa faute à lui mais à elle, même pas foutue de tenir une merguez.

 

On s’est éloignés du barbecue qui mourait doucement et on est partis marcher vers la plage. Elle a voulu courir sur le sable mais j’ai juste reniflé et elle a compris. On a avancé dans la forêt de pins près de la mer. Au bout d’un petit moment, on a trouvé une route, avec des grands murs sur le côté et des baraques.

Elle m’a dit que ça sentait bon le lilas. J’ai respiré pour voir, et c’est vrai qu’il y a avait l’odeur. Lilas-merguez. La fille a cueilli une fleur et l’a mise dans la poche de sa poitrine, sans me regarder. Puis elle m’a jeté un œil, j’étais toujours torse nu, elle a passé son doigt là où la merguez m’avait marqué. Là elle a penché la tête et elle a léché l’endroit.

Dès le moment où ses lèvres se sont posées sur le point qui faisait mal, je l’ai saisie par les cheveux à l’arrière, je me suis retourné et je l’ai tirée. Elle a crié mais ça ne me dérangeait pas. Ça brûlait encore sur la poitrine.

 

Je l’ai tirée et on est revenus à la forêt. Là, je lui ai dit de creuser le sol. Elle s’est mise à crier encore plus fort et à agiter les mains en l’air comme avant. Je lui filé un coup sur la tête. Ça l’a sonné et le temps qu’elle percute, j’avais trouvé une grosse pierre que je lui ai tendue. Elle a fait un trou dans le sol en pleurant.

Moi j’ai sorti une clope, mon briquet. Il y avait un peu de vent, on entendait les mouettes et les vagues. J’ai allumé le feu et la cigarette, tiré deux-trois tafs. Elle a cru que je regardais plus, alors elle s’est mise à courir vers le camping. Je lui ai laissé un peu d’avance pour mater son cul. Elle bougeait les jambes de la même manière que ses bras : dans tous les sens.

 

Je m’suis élancé mais la fumée s’est écrasée sur ma gueule alors j’ai desserré les dents et la clope est tombée par terre. Après avoir rattrapé la pouffe, je l’ai traînée sur le sol. Y avait déjà de la fumée qui s’élevait d’un tas de brindilles.

De la main gauche je tenais ses deux poignets, de la droite j’ai récupéré ma clope. Je l’ai approchée de son visage et elle s’est plaquée sur le sol pour l’éviter.

Tu vas finir ce trou, j’lui ai dit, et t’as intérêt à terminer fissa. Elle a pigé.

 

Quand j’ai fini de fumer, je me suis penché sur le trou. Il y avait de la poussière partout, le début était dur. Et puis en dessous c’était plus mou. Avec plein de vers.

Les gens qui ont été élevés en balcon, y savent pas à quoi ça ressemble, un ver. Tu demandes à un gosse, il te dessine un spaghetti. Le ver, il a des poils. Des anneaux. Il est court, long, épais, fin. Blanc, rose, gris. Des petites bosses sur tout le corps. J’ai appuyé sur la tête de la fille, pour qu’elle les voit bien. Que leur petit trou aveugle au début du corps s’ouvre comme une bête qui voudrait la bouffer. Quelle plonge la main dedans et les avale, les gluants, tortillés, avec la terre à l’intérieur.

Elle l’a fait. J’étais vengé.

 

Je sais pas si elle s’est évanouie ou si elle est morte, mais quand j’ai vu les insectes se promener sur sa joue et dans ses cheveux, j’ai pris la fleur de lilas qu’elle avait bien calé dans la poche de son chemisier.

Puis je suis retourné voir les autres et m’amuser. Ça sentait bon le lilas et les merguez. La meilleure odeur, celle des vacances.

Shopping

Avant, je mettais des notes sur 10. Mon but était bien évidemment de garder un œil sur les personnes recevant la note la plus élevée. Quoiqu’on dise, les gens sont toujours jugés sur les chiffres. Ça commence sur les bancs de l’école, avec le nombre de cartes pokémon, puis les ados continuent avec la longueur d’un certain membre, la quantité de petites amies. Maman avait raison, pour une fois…

À cause du nombre grandissant d’évaluations, par souci de précision, j’ai ajouté deux chiffres après la virgule. Suis passée aux notations sur 1000. Plus facile à retenir et simple à transformer en pourcentage, et plus classe aussi. Je me rapproche de mon but.

J’ai rendez-vous avec Jérémy-897. Il est dans mon top 3. Hier, il m’a parlé de voyages. Thème banal, ça commençait mal. Puis sa voix s’est transformée, ses gestes ont pris de l’amplitude, il s’est métamorphosé en conteur. Ses périples narrés d’une façon tellement… romantique. Je me penchais avec lui à la balustrade de ces paquebots, chassais dans les réserves australiennes, écoutais ces sages des villages africains. Ah, partir au loin ensemble…

Baisser les paupières et se concentrer sur un souvenir, ça donne un charme fou, mais rien de tel pour se faire percuter par un homme dans la rue ! Surprise, je tombe en arrière, faisant de grands moulinets avec mes bras pour garder un semblant d’équilibre, mais il n’y a aucune prise à portée de main. D’instinct, mes yeux se ferment. Mes coudes se replient pour amortir l’impact du choc sur mon dos, mais la secousse n’arrive pas. Je sens plutôt une présence chaude me maintenir au niveau des épaules, ça n’empêche pas mes jambes de se dérober, je finis sur les fesses.

Mes yeux s’ouvrent : la personne qui m’avait bousculée a tenté de me rattraper. Gentil de sa part. Voyons, 500 moins 100 pour le fait de m’avoir poussé égale 400 plus 150 pour le sauvetage presque réussi égal 550. Bien. Je relève la tête, lui souris.

– Ça va madame, pas trop de mal ?

Horreur, une odeur d’ail ! Il ne s’est pas lavé les dents ou quoi ? C’est un porc ! – 75 = 475. Je prends le temps de le dévisager un peu. Il porte des lunettes. On s’en fout. Un grain de beauté près de la commissure des lèvres. On s’en f… ok, -7 = 468, je ne supporte pas trop ce genre d’imperfections quoique j’en dise. Pas très grand. -25 = 443. Pas terrible tout ça. Ah, il a une quarantaine d’années, pourquoi est-ce que je ne l’ai pas vu plus tôt ? Voyons, d’un côté il a sans doute de l’argent et de l’expérience en matière de sexe mais il est peut-être stressé et dans tous les cas, vu la différence d’âge, moralement pas très sortable. Statut quo pour le moment.

– Rien de cassé, merci à vous.

Je crois avoir pris un ton un peu hautain. Pas grave, il n’est pas terrible et puis Jérémy – deux fois plus de points au compteur ! – m’attend. Il n’y a pas photo, vraiment. Fuyant le regard du type, je baisse les yeux et observe ses vêtements. Des chaussures un peu démodées. Une montre en plastique au poignet. Aie, -30 = 413. Un costume usé qui ne lui va très bien, il ne sait pas choisir ceux avec une coupe correcte ou quoi ? -50 = 363. Un vieux schnock, oui !

– J’étais pressé, mais je crois que mon entretien d’embauche est loupé maintenant, le dernier train vient de partir. (Un chômeur ? -100 = 263. Une pauvre merde.) Enfin, je ne pouvais pas vous laisser tomber, ça vaut bien tout l’or de leur boîte.

Attend voir, une blague, un soupçon de romantisme, une pointe d’auto-ironie ? Si ça se trouve, je me suis complètement trompée sur son compte, c’est un mec sympa qui vit d’une façon frugale et sait profiter de l’existence. Il faut l’inciter à parler afin d’en savoir plus.

– Suis-je vraiment si belle que ça ? (question piège, on va voir comment il s’en sort)
– Franchement pas terrible. Votre sac. Vous avez du l’acheter à un chinois dans la rue, non ? Votre main est pas mal, elle a l’air douce. Votre poignet honnête, fin et droit. Votre bras élégant et élancé. Votre épaule affiche une courbure magnifique. Votre cou blanc… et votre visage… je dirais oui, en définitive, vous êtes belle.

Waou. C’est la première fois qu’on me répond comme ça. De l’humour, c’est sur. Je sens quelque chose. Plus de notes possibles, il faut fonctionner à l’intuition. En même temps, j’ai une légère angoisse. Son ton n’était-il pas un peu conventionnel ?

Il s’approche. Lentement. Il regarde ma bouche. L’ail ! Non, dégage ! Trop tard, il m’a prise entre ses bras, j’étouffe !

– Alors poupée, on veut alpaguer des hommes murs ? Héhé, je vais t’en montrer un, moi… viens dans ce coin.

Il me pousse et en quelques pas nous nous trouvons dans une ruelle. Pourquoi n’y a-t-il personne ? Au secours ! Quelqu’un ! Ma bombe au poivre, vite ! Trop tard, il a refermé ses doigts gluants sur mes poignets, se colle à moi. Je ne peux plus bouger, et j’ai peine à respirer. Il frotte ses lèvres grasses contre les miennes, bavant de contentement. Non… je ne veux pas en voir davantage, c’est trop, pitié.

Bong !

Le monstre s’écroule, roule dans le caniveau. J’écarquille les paupières, il y a trop de lumière. Je lève la main. Une forme à contre jour… Jérémy ! Mon sauveur. Je, heu, je… +80 = 977 ! L’homme idéal ! Ma longue quête d’un mois est enfin terminée, c’est avec lui que je dois me marier ! Il me prend dans ses bras, je tiens à peine sur mes jambes après avoir été agressée par le zéro intersidéral.

Il me serre contre lui. Je tremble. Je lève la tête, cherche sa bouche. Il me regarde, sourit puis chuchote de sa belle voix grave :

– Écoute, je dois t’avouer quelque chose.

Il m’aime, il va faire sa déclaration. Si galamment ! + 20 = 997, le comble du bonheur !

– Je suis gay.

Gay.
Gay.
G… Noooooooooonnnnnnnnnnnnnnn !!!