Laugh Business

Texte destiné à un concours de nouvelle, et puis je me suis rendu compte que, si par hasard je gagnais, je ne pourrais jamais me rendre dans la Brie en octobre 2013.

 

 

La femme avait une quarantaine d’années, maquillage discret, chignon, traits saillants. Traits un peu crispés, également, car elle venait de composer son code de carte bleue pour autoriser le paiement d’une somme non négligeable, mais, après tout, puisque c’était « satisfait ou remboursé »…

Un homme en blouse blanche vint la chercher dans la salle d’attente et la guida dans un couloir.

– Vous ne portez pas de masque de clown ?
– Nous pensons que ce serait manquer de respect envers les patients. Certains souffrent beaucoup et ont tenté de rire pendant des années sans succès.

– C’est mon cas.

– Parlez-moi de vos motivations.

– « Le rire, c’est la vie ».

L’homme à la blouse sourit intérieurement. Depuis quelques années, les professionnels du rire, médecins, chefs d’entreprises, humoristes, s’étaient alliés pour faire croître le potentiel du LB ou Laugh Business. Ce slogan faisait partie de leur dernière campagne publicitaire.

– Le rire, récita presque la cliente, solidifie les liens sociaux et donne une meilleure image de soi. Cinq minutes d’un rire franc par jour allongent l’espérance de vie en bonne santé de trois ans en moyenne. C’est un remède anti-dépression faisant travailler plusieurs dizaines de muscles et…

– Et qu’en est-il de vos motivations personnelles, madame ?

La femme entama une lutte contre elle-même avant de capituler.

– Mademoiselle. Je ne suis guère communicative et… mon entourage pense que je suis frigide, lança-t-elle d’un air de défi.

 

 

Ils ne dirent plus un mot avant d’arriver à « la salle ». La thérapie se déroulait en trois temps : entretien psychologique réduisant l’incertitude des données, exposition à des stimulus, établissement d’une « cartographie du rire » de la personne indiquant sa sensibilité à différents humours.

Cela commença par des vidéos de chatons, les lolcat. Il y eu des sketches humoristiques. Des histoires drôles. Les capteurs décelèrent un sourire d’une force de 0,4 sur l’échelle de Coluche pendant la projection d’une séquence où un homme tomba d’une échelle et initièrent l’hypothèse « sensible à l’humour noir ». Mais les stimulus suivants furent des échecs.

On interrompit la thérapie pour une séance de massages relaxants, puis vint l’entretien en tête à tête avec le Maître. Il s’enferma avec la patiente dans son bureau pendant plus d’une heure, la charmant, lui souriant, l’étourdissant, avant de s’avouer vaincu. Le personnel à l’accueil, embarrassé, informa la cliente que le remboursement serait effectué par virement le jour même.

 

 

Elle descendit les marches du hall sous le regard confiant de l’homme en blouse blanche. Dans la tête de la femme, trois éléments se superposèrent. Sa voisine monstrueusement bête qui riait de tout, la « technologie » utilisée par ce centre et enfin le prix fabuleux qu’empochaient ces gens pour guérir les « malades ». C’était tellement ridicule. Un frémissement parcourut ses lèvres. Deux mètres avant la porte. Elle ferma les yeux, inspira profondément, les ouvrit, lutta, puis éclata largement de rire. Quand un membre du personnel vint l’avertir qu’au regard du succès de la thérapie, elle ne serait pas remboursée, elle se plia en deux et tapa du poing sur le carrelage glacé.

Mélange d’humour absurde et cynique. Typique des intellectuelles, fit l’homme en ôtant sa blouse.

 

 

La nuit des étoiles

Ils s’étaient éloignés des adultes, sans bruit. Le vent frais s’engouffrait dans leurs cheveux, les cigales s’étaient tues, les lumières dans la plaine brillaient. Depuis le village s’élevait encore l’odeur du barbecue de l’après-midi.

Il avait ramassé une bouteille de bière et, au passage du liquide dans sa gorge en feu, réussit à réprimer une quinte de toux, avala, frissonna. S’appuya en arrière sur ses bras tendus, sur ses mains froides, sur la terre dure.

Elle le regarda avec circonspection, les yeux agrandis par le mascara fauché à sa mère battaient.

Il sentit le besoin de pousser plus loin l’avantage, jaugea le pré du regard, ne découvrit plus rien d’intéressant pour cette fille insatiable – la feuille à siffler, le poil à gratter, les limaces gluantes ne suffisaient plus.

Il leva les yeux vers les étoiles et entama un dialogue avec elles. Il leur confia combien il les trouvait belles, se leva, voulut sauter pour se rapprocher d’elles, les astres éclatèrent de rire et se moquèrent gentiment de lui. Un instant décontenancé il accepta leur humour et leur sourit.

Elle l’observait en coin. Cette nouvelle amitié avec ces dames pâles ne lui plaisait guère. Elle croisa savamment les jambes, découvrit une cheville au galbe parfait, prit une pose négligente. Mais la lumière ne tombait plus sur sa peau et lui, fasciné, nimbé de l’aura stellaire, se faisait ardent, déclamait des poèmes qu’il inventait sur l’instant, louait la grandeur des étoiles, leur magnificence.

Elle eut peur de cette passion naissante et le prit par la main, le rammena parmi les adultes.

 

Un astronome amateur déboucha un mousseux et offrit sa tournée. Il servit les enfants également.

Ceux-ci pensèrent que se saouler au milieu de leurs parents n’était pas très drôle, même si ça les rassurait. Leurs verres reflétèrent un instant une étoile rouge dont la lueur semblait teintée de tristesse et de reproche. Terrifiés, le petit garçon et la petite fille se mirent à boire. Leurs parents en furent ravis.

La marée

– Tu viens dans l’eau ?

– Non, je bronze. Va t’amuser avec les autres.

– Il n’y a personne ici. C’est quoi cet endroit ?

– La plage où je venais petite. Regarde comme la mer est belle.

Il plongea son regard dans la mer mais celle-ci lui semblait exactement pareille à toutes les autres. Du bleu, des vagues, de l’écume. Un vent un peu trop frais. Du sable un peu trop prompt à se loger dans les yeux. Des algues un peu trop nombreuses. Des branches et du jaune dans l’écume. Des petits cailloux sous chacun de ses pas. Et ce vent.

– Tu es sure que tu veux rester ici toute la journée ? On pourrait rejoindre les Dominguez du côté de Machin-les-pins, non ?

 

Elle ne réagit pas et il ressentit l’envie de promener ses doigts ensablés sur les biceps offerts de son amie, se retint, soupira contre sa propre retenue, se dirigea vers l’eau en touchant le sol du bout des pieds pour éviter tout contact avec les pierres coupantes.

Il se jeta dans la mer et la sensation horrible d’être tombé au fond d’un étang gluant l’envahit. Le sol vaseux se resserrait autour de ses pieds et tout contact avec un morceau de bois déclenchait des frissons ; il n’était toujours pas guéri de sa phobie des poissons aux longues épines et au poison foudroyant.

Il vit s’approcher un banc de miettes grises entourées d’algues, hésita, plongea, suffoqua, refit surface au milieu des débris. Plissant la bouche de dégout, il se tourna vers le rivage – le regardait-elle avec intérêt ou bronzait-elle toujours indolemment ?

Une vague s’abattit sur ses yeux avant qu’il ait pu distinguer son maillot fauve et le sel lui brûla la cornée. Il tenta d’essuyer ses larmes mais ne réussit pas à sortir ses mains des algues l’entourant. Il tira plus fort, surpris, parvint à dégager un coude seulement. Il prit soudain peur et mit tout son poids en avant pour sortir de l’enchevêtrement de végétaux mais ses pieds glissèrent sur le fond.

Une prière s’échappa de ses lèvres – pouvoir s’affaisser, passer sous le banc d’algues, retourner à l’océan. La surface ne lui offrait pas de voie de passage. Après un dernier regard vers elle, il plia les genoux et ressentit dans un immense soulagement les algues se défaire de ses épaules, de ses bras, de son torse.

Le sel lui piquait toujours autant les yeux mais il ne serait retourné à la surface pour rien au monde. Il nageait avec des mouvements vifs, précipités par un sentiment de gêne malsain. Un premier déglutissement. Un deuxième. Sa mâchoire s’asséchait, sa gorge le piquait. Il leva la tête vers la surface, arrachant un petit cri à sa pomme d’adam et un espace à sa bouche, mais l’ombre noire des algues obscurcissait toujours la mer.

Il baissa la tête et continua à nager, ralentissant ses gestes, s’appliquant à brasser correctement l’eau autour de lui. L’oxygène diminuait et son cerveau, goinfre insatiable, entonna son chant. ‘’Il faut de l’air, de l’air, de l’air ; il faut de l’air, de l’air, de l’air ; il faut de l’air, de l’air, de l’air.’’

Face à lui, une colonne rouge. Sa tête s’écrasa sur la falaise. Son crâne ne fut pas déformé, en revanche il s’évanouit. Après deux minutes sans oxygène, les fonctions vitales furent touchées. Cinq minutes plus tard et les chances de survie passèrent sous la barre du pourcent.

 

Elle avait compté dans sa tête ‘’trente-huit et trente-neuf et quarante et…’’ en marquant bien le ‘’et’’ comme on lui avait appris. Elle se leva, plia sa serviette, écarta les anses de son sac de plage, déposa ses affaires.

Elle regarda le château qu’il avait construit sur la plage à leur arrivée, sourit, passa négligemment son pied en travers d’une tour, exsuda un frisson quand le sable tiède se répandit sur ses orteils, laissa la mer les lui lécher, retourna à leur voiture en prenant garde à ne pas salir sa peau mouillée.

 

Derrière elle, la marée monta et tout fut englouti.

Les miroirs

Je lui demande combien de tableaux il possède et il me répond qu’il ne le sait pas. Ce n’est pas un chiffre qu’on garde en tête, contrairement à son nombre de maîtresses : il n’y a aucun prestige à conquérir un tableau, à moins de ne fréquenter que les salles des enchères. Mais mon ami n’aime pas les commissaires-priseurs, il porte trop la police en horreur.

Je me plante devant un grand bleu et tente de distinguer des nuances quelconques, des formes, des variations dans l’épaisseur de la couche de peinture, mais non. Le tableau est entièrement émeraude. Une tache de mer sur son mur blanc.

Je lui dis en riant qu’il aurait du étaler une pellicule cyan afin d’imiter une fenêtre, mais il m’annonce très sérieusement que la couleur lui avait plu.

Je lui propose alors de passer commande chez moi si d’autres peintures unies lui manquent mais il se contente de soupirer, m’annonçant que ces sarcasmes lui passent dorénavant bien au-dessus de la tête. Moi-même amateur d’art moderne, nous nous sourions, tout en  »je sais que tu sais que je sais que nous savons que nous aimons nous moquer de nous-mêmes ».

Je reprends mon examen du tableau. M’écarte un peu. Il n’émane plus de lui cette impression banale que je ressentais tout à l’heure. L’alcove à droite, le long mur rejoignant la cuisine à gauche, il marque l’angle, simplement. On tourne et se retrouve nez-à-nez avec lui. Avec le bleu infini. Il suffit de le fixer quelques instants pour percevoir les ondulations aux extrémités de son champ de vision. Les vaguelettes s’amplifient, grandissent, la houle devient plus violente et menace de m’emporter, moi et ma coquille de noix, et mes certitudes, d’être vivant, sur le sol, dans la maison d’un ami.

Mais celui-ci m’appelle et le charme se rompt, le tableau et moi nous quittons avec regret. Lui, surtout, émet des longs gémissements, mais aussitôt je me souviens des livres pour enfants et des animaux pleurant des larmes de crocodile pour mieux attirer leur proie et je me presse de rejoindre mon ami à sa table, pour le déjeuner.

 

Je lui parle du tableau mais le sujet le lasse déjà. Il préfère me mentionner les miroirs au cadre argenté, les vénitiens, les discrets, les pâles, les arrières, les eaux, les latéraux, les originaux, les faux.

Il proclame la supériorité du miroir au tableau, de ces yeux aux pupilles claires, de ce passage sur un autre monde, de ces choses de l’âme cachées aux mortels mais révélées. Entre deux sanglots, j’entends les noms de Sophie et de son fils Lucas.

Je remarque sa transparence et le quitte, l’abandonnant à sa soupe de nénuphars.

 

La Provence a conquis une partie de son mas mais il a réussi à imposer un petit coin de civilisation sur son petit jardin et sa petite maison. Je franchis la petite grille sans remords. La chaleur s’abat soudain sur moi et me laisse en sueur. J’ôte ma veste et la suspend à une branche d’arbre, un olivier. La terre à ses pieds est sienne mais je m’en moque et m’allonge parmi les racines. Des cailloux pointus me rentrent dans les côtes et je finis par m’avouer vaincu.

Les cigales se sont tues et leur silence me dérange. Je tente de localiser une source et y parviens, quelque deux kilomètres en amont. Je reprends ma veste et la porte à l’avant-bras, rémanence du colonisateur en Afrique ne voulant se délester de sa marque de domination sur les indigènes. Dans la poche avant de ma veste, un mouchoir. Je le passe sur mon visage mais la sueur de tantôt a disparu, aspirée par la sécheresse ambiante.

La source se situait deux fois plus loin que prévu, l’écho du glouglou sur les collines m’a induit en erreur. Deux bancs d’herbacées inconnues se disputent l’agrément d’un trou d’eau boueux qui nourrit des centaines de personne en contrebas, réservoir orgiaque de ce dispensateur de blé. Les animaux n’aiment pas s’en approcher et hochent gravement la tête en apprenant que les hommes y trempent leurs semences.

 

La sélection naturelle demeure un processus rude où seule la mort récompense les inconscients et les inadaptés. Les bipèdes ont marqué trop de points ces derniers temps, très peu d’espèces les regretteront.

Je tente d’engager la conversation avec un mainate et d’en savoir un peu plus sur cette catastrophe mais il n’aime que les tartes au fromage et j’ai remplacé ces derniers par des yaourts dans mon alimentation sur les conseils d’un magazine féminin.

Nous nous mettons d’accord sur la stupidité de ces derniers et parvenons aux mêmes conclusions sur notre propre stupidité. J’enchaâne sur le pire répertoire de Dubosc et il plisse ses plumes de contentement. Je lui fais remarquer que Dubosc est un humain, et que si tous les humains meurent, Dubosc meurt. Il cherche une faille sophistique un bon moment avant de reconnaître la pureté du syllogisme.

Leur plan est d’une simplicité redoutable : laisser cette source polluée nous polluer. Je soupire de soulagement en apprenant que seuls les habitants de la vallée mourront, le reste de l’humanité sera épargné.

 

Il fait chaud, les cigales sont revenues. Un fromage crémeux étalé sur ma tranche de pain, je converse les pieds dans l’eau d’art abstrait avec un mainate aux tendances génocidaires.

 

J’aime ce coin de Provence.

Nue devant Lui

Un matin, un couple, un pays.

 

Le soleil dardait ses rayons avec insistance dans la pièce. Ambiance jaune, lumineuse en demi-teinte, préservée par des persiennes. Leur salon, avec son canapé-lit double, faisait office de chambre. De lieu de rendez-vous pour leur bande, également.

La soirée s’était terminée tard. Alcools, discussions politiques, flirts. Une vie étudiante au pluriel, une parenthèse dans leur existence. Derrière chacun de leurs mots, de leurs expressions, de leurs gestes, on sentait qu’ils freinaient des quatre fers pour ne pas rentrer dans cet inéluctable âge adulte.

 

Il se leva le premier, en caleçon, les cheveux semi-longs en bataille, une barbe de quatre jours. Un regard acier. Il mit en route la cafetière et s’assit sur une chaise. Toujours étendue sur le ventre, son pied droit et sa tête dépassaient de la couette. Il s’attarda un moment sur le mollet pour remonter la courbure de ses cuisses, de son bassin, de son dos, s’arrêta sur ses épaules.

La machine à café émit un sifflement qu’il réprima vite. Il se servit une tasse, laissa reposer celle-ci entre ses mains. Le passage de quelques voitures en contrebas.

Ils avaient fait l’amour la moitié de la nuit. Chevauché sans pitié, exigeant le meilleur de l’autre. S’étaient écroulés, mêlant peau et sueur sur les draps.

Il but une gorgée amère. Un poste de radio grésilla dans l’appartement voisin. Juron, bruit sourd, la musique s’éteignit. Dehors, les bruissements de la foule.

Il distinguait sa nuque sous la masse de cheveux bruns déployée sur le lit. Nuance beige sous chocolat – elle possédait la beauté des grains de café. Recueillis, malaxés, étuvés, broyés. Elle avait fugué, il l’hébergeait.

Il prit une nouvelle gorgée. Un mouvement avait dévoilé un morceau de son épaule nue.

Il se dirigea vers la terrasse, voulant inspirer une bouffée intense avant que l’air ne devienne étouffant, mais, alors qu’il frôlait le canapé, un bras surgit et lui agrippa le caleçon. Lui tournant toujours le dos, elle lui demanda en murmurant de rester. Il se glissa derrière elle, enfouit son nez dans son cou, passa une main sur sa hanche. La serra fort contre lui.

Quelques cris provenant de la rue.

Ils restèrent un long moment collés l’un et l’autre, sentant la journée les envahir petit à petit et chasser la nuit, sa mystérieuse langueur sauvage. Il finit par se redresser et posa un dernier baiser sur son épaule. Il vit son sourire se propager dans tout son corps – sa machoire, son cou, son dos, jusqu’à la cambrure de ses pieds.

Il ouvrit la porte vitrée, plongea son regard sur le monde extérieur, ferma les yeux, revint s’étendre auprès d’elle, las des heures à venir.

 

Dehors, une jeune femme se faisait lapider sous le soleil déjà brûlant.

Lilas-merguez

Tu prends un hot-dog, qu’elle m’a demandé. Pour sur, je lui ai répondu, j’étais pas venu au barbecue me dorer la pilule.

Elle a piqué une saucisse grésillante avec une fourchette mais les dents ont râpé sur la peau translucide et la merguez a fait comme un asticot qui gigotait un peu sur la grille. Elle a repiqué et cette fois elle l’a eu, des flammes se sont élevées quand la graisse est tombée sur les braises.

Pendant qu’elle jouait avec la nourriture, je me suis ouvert un quart de baguette avec le couteau qui coupait pas bien, bord rond et petites dents. J’ai tellement forcé sur la croûte un peu molle que j’ai failli me taillader la main en sus. Il y avait des sauces, le ketchup et la moutarde se sont mixés et ont trempé le pain. Le temps que je finisse d’essuyer la cuillère sur la mie, elle tenait la saucisse à la pointe de sa fourchette, victorieuse.

Elle a avancé le bras pour déposer la saucisse entre les deux moitiés de pain qui n’attendaient que de se refermer mais la saucisse, pas conne, s’est encore défilée. Elle est tombée sur mon poignet, j’ai sursauté et elle est partie se loger entre ma chemise et mes pecs.

Brûlante. J’me sentais mal, je pensais qu’à trois choses : m’arracher les vêtements, hurler, lui faire payer. Les deux premiers étaient faciles, j’ai pas mis 107 ans pour jouer à Tarzan. Jane agitait les mains en l’air en faisant des petits bruits, sans doute pour ventiler.

 

Quand je me suis calmé, j’ai enlevé ce qui restait de tissu, l’ai mis sur mon épaule, comme les touristes. J’ai ramassé la saucisse, le pain, je me suis fait mon hot-dog et ai croqué, genre je savais que c’était pas sa faute à lui mais à elle, même pas foutue de tenir une merguez.

 

On s’est éloignés du barbecue qui mourait doucement et on est partis marcher vers la plage. Elle a voulu courir sur le sable mais j’ai juste reniflé et elle a compris. On a avancé dans la forêt de pins près de la mer. Au bout d’un petit moment, on a trouvé une route, avec des grands murs sur le côté et des baraques.

Elle m’a dit que ça sentait bon le lilas. J’ai respiré pour voir, et c’est vrai qu’il y a avait l’odeur. Lilas-merguez. La fille a cueilli une fleur et l’a mise dans la poche de sa poitrine, sans me regarder. Puis elle m’a jeté un œil, j’étais toujours torse nu, elle a passé son doigt là où la merguez m’avait marqué. Là elle a penché la tête et elle a léché l’endroit.

Dès le moment où ses lèvres se sont posées sur le point qui faisait mal, je l’ai saisie par les cheveux à l’arrière, je me suis retourné et je l’ai tirée. Elle a crié mais ça ne me dérangeait pas. Ça brûlait encore sur la poitrine.

 

Je l’ai tirée et on est revenus à la forêt. Là, je lui ai dit de creuser le sol. Elle s’est mise à crier encore plus fort et à agiter les mains en l’air comme avant. Je lui filé un coup sur la tête. Ça l’a sonné et le temps qu’elle percute, j’avais trouvé une grosse pierre que je lui ai tendue. Elle a fait un trou dans le sol en pleurant.

Moi j’ai sorti une clope, mon briquet. Il y avait un peu de vent, on entendait les mouettes et les vagues. J’ai allumé le feu et la cigarette, tiré deux-trois tafs. Elle a cru que je regardais plus, alors elle s’est mise à courir vers le camping. Je lui ai laissé un peu d’avance pour mater son cul. Elle bougeait les jambes de la même manière que ses bras : dans tous les sens.

 

Je m’suis élancé mais la fumée s’est écrasée sur ma gueule alors j’ai desserré les dents et la clope est tombée par terre. Après avoir rattrapé la pouffe, je l’ai traînée sur le sol. Y avait déjà de la fumée qui s’élevait d’un tas de brindilles.

De la main gauche je tenais ses deux poignets, de la droite j’ai récupéré ma clope. Je l’ai approchée de son visage et elle s’est plaquée sur le sol pour l’éviter.

Tu vas finir ce trou, j’lui ai dit, et t’as intérêt à terminer fissa. Elle a pigé.

 

Quand j’ai fini de fumer, je me suis penché sur le trou. Il y avait de la poussière partout, le début était dur. Et puis en dessous c’était plus mou. Avec plein de vers.

Les gens qui ont été élevés en balcon, y savent pas à quoi ça ressemble, un ver. Tu demandes à un gosse, il te dessine un spaghetti. Le ver, il a des poils. Des anneaux. Il est court, long, épais, fin. Blanc, rose, gris. Des petites bosses sur tout le corps. J’ai appuyé sur la tête de la fille, pour qu’elle les voit bien. Que leur petit trou aveugle au début du corps s’ouvre comme une bête qui voudrait la bouffer. Quelle plonge la main dedans et les avale, les gluants, tortillés, avec la terre à l’intérieur.

Elle l’a fait. J’étais vengé.

 

Je sais pas si elle s’est évanouie ou si elle est morte, mais quand j’ai vu les insectes se promener sur sa joue et dans ses cheveux, j’ai pris la fleur de lilas qu’elle avait bien calé dans la poche de son chemisier.

Puis je suis retourné voir les autres et m’amuser. Ça sentait bon le lilas et les merguez. La meilleure odeur, celle des vacances.

Shopping

Avant, je mettais des notes sur 10. Mon but était bien évidemment de garder un œil sur les personnes recevant la note la plus élevée. Quoiqu’on dise, les gens sont toujours jugés sur les chiffres. Ça commence sur les bancs de l’école, avec le nombre de cartes pokémon, puis les ados continuent avec la longueur d’un certain membre, la quantité de petites amies. Maman avait raison, pour une fois…

À cause du nombre grandissant d’évaluations, par souci de précision, j’ai ajouté deux chiffres après la virgule. Suis passée aux notations sur 1000. Plus facile à retenir et simple à transformer en pourcentage, et plus classe aussi. Je me rapproche de mon but.

J’ai rendez-vous avec Jérémy-897. Il est dans mon top 3. Hier, il m’a parlé de voyages. Thème banal, ça commençait mal. Puis sa voix s’est transformée, ses gestes ont pris de l’amplitude, il s’est métamorphosé en conteur. Ses périples narrés d’une façon tellement… romantique. Je me penchais avec lui à la balustrade de ces paquebots, chassais dans les réserves australiennes, écoutais ces sages des villages africains. Ah, partir au loin ensemble…

Baisser les paupières et se concentrer sur un souvenir, ça donne un charme fou, mais rien de tel pour se faire percuter par un homme dans la rue ! Surprise, je tombe en arrière, faisant de grands moulinets avec mes bras pour garder un semblant d’équilibre, mais il n’y a aucune prise à portée de main. D’instinct, mes yeux se ferment. Mes coudes se replient pour amortir l’impact du choc sur mon dos, mais la secousse n’arrive pas. Je sens plutôt une présence chaude me maintenir au niveau des épaules, ça n’empêche pas mes jambes de se dérober, je finis sur les fesses.

Mes yeux s’ouvrent : la personne qui m’avait bousculée a tenté de me rattraper. Gentil de sa part. Voyons, 500 moins 100 pour le fait de m’avoir poussé égale 400 plus 150 pour le sauvetage presque réussi égal 550. Bien. Je relève la tête, lui souris.

– Ça va madame, pas trop de mal ?

Horreur, une odeur d’ail ! Il ne s’est pas lavé les dents ou quoi ? C’est un porc ! – 75 = 475. Je prends le temps de le dévisager un peu. Il porte des lunettes. On s’en fout. Un grain de beauté près de la commissure des lèvres. On s’en f… ok, -7 = 468, je ne supporte pas trop ce genre d’imperfections quoique j’en dise. Pas très grand. -25 = 443. Pas terrible tout ça. Ah, il a une quarantaine d’années, pourquoi est-ce que je ne l’ai pas vu plus tôt ? Voyons, d’un côté il a sans doute de l’argent et de l’expérience en matière de sexe mais il est peut-être stressé et dans tous les cas, vu la différence d’âge, moralement pas très sortable. Statut quo pour le moment.

– Rien de cassé, merci à vous.

Je crois avoir pris un ton un peu hautain. Pas grave, il n’est pas terrible et puis Jérémy – deux fois plus de points au compteur ! – m’attend. Il n’y a pas photo, vraiment. Fuyant le regard du type, je baisse les yeux et observe ses vêtements. Des chaussures un peu démodées. Une montre en plastique au poignet. Aie, -30 = 413. Un costume usé qui ne lui va très bien, il ne sait pas choisir ceux avec une coupe correcte ou quoi ? -50 = 363. Un vieux schnock, oui !

– J’étais pressé, mais je crois que mon entretien d’embauche est loupé maintenant, le dernier train vient de partir. (Un chômeur ? -100 = 263. Une pauvre merde.) Enfin, je ne pouvais pas vous laisser tomber, ça vaut bien tout l’or de leur boîte.

Attend voir, une blague, un soupçon de romantisme, une pointe d’auto-ironie ? Si ça se trouve, je me suis complètement trompée sur son compte, c’est un mec sympa qui vit d’une façon frugale et sait profiter de l’existence. Il faut l’inciter à parler afin d’en savoir plus.

– Suis-je vraiment si belle que ça ? (question piège, on va voir comment il s’en sort)
– Franchement pas terrible. Votre sac. Vous avez du l’acheter à un chinois dans la rue, non ? Votre main est pas mal, elle a l’air douce. Votre poignet honnête, fin et droit. Votre bras élégant et élancé. Votre épaule affiche une courbure magnifique. Votre cou blanc… et votre visage… je dirais oui, en définitive, vous êtes belle.

Waou. C’est la première fois qu’on me répond comme ça. De l’humour, c’est sur. Je sens quelque chose. Plus de notes possibles, il faut fonctionner à l’intuition. En même temps, j’ai une légère angoisse. Son ton n’était-il pas un peu conventionnel ?

Il s’approche. Lentement. Il regarde ma bouche. L’ail ! Non, dégage ! Trop tard, il m’a prise entre ses bras, j’étouffe !

– Alors poupée, on veut alpaguer des hommes murs ? Héhé, je vais t’en montrer un, moi… viens dans ce coin.

Il me pousse et en quelques pas nous nous trouvons dans une ruelle. Pourquoi n’y a-t-il personne ? Au secours ! Quelqu’un ! Ma bombe au poivre, vite ! Trop tard, il a refermé ses doigts gluants sur mes poignets, se colle à moi. Je ne peux plus bouger, et j’ai peine à respirer. Il frotte ses lèvres grasses contre les miennes, bavant de contentement. Non… je ne veux pas en voir davantage, c’est trop, pitié.

Bong !

Le monstre s’écroule, roule dans le caniveau. J’écarquille les paupières, il y a trop de lumière. Je lève la main. Une forme à contre jour… Jérémy ! Mon sauveur. Je, heu, je… +80 = 977 ! L’homme idéal ! Ma longue quête d’un mois est enfin terminée, c’est avec lui que je dois me marier ! Il me prend dans ses bras, je tiens à peine sur mes jambes après avoir été agressée par le zéro intersidéral.

Il me serre contre lui. Je tremble. Je lève la tête, cherche sa bouche. Il me regarde, sourit puis chuchote de sa belle voix grave :

– Écoute, je dois t’avouer quelque chose.

Il m’aime, il va faire sa déclaration. Si galamment ! + 20 = 997, le comble du bonheur !

– Je suis gay.

Gay.
Gay.
G… Noooooooooonnnnnnnnnnnnnnn !!!