Blue velvet

Derrière le rideau
Quelque chose s’agite
Est-ce un songe, une femme
Des acteurs de théâtre

Les motifs se dissipent
Et je crois distinguer
Dans le bleu du velours
Les lanières d’un saule
Quand la nuit s’illumine

Les parois s’harmonisent
Des palpitations tendres
Embrassent la surface

La musique intriguante
S’évanouit dans un slow
Dansant sur les cocktails
En mouvements lascifs

Je retiens sous mes doigts
Le tissu sans les fleurs
Le parfum sans bonheur
Et les rires fugaces
Je referme mes doigts
Sur un verre encore plein
 

Et pour ceux qui ont deux minutes à gagner, la chanson.

Innocence de la violence

De l’esthétisation du meurtre dans l’art et plus particulièrement au cinéma
— 

Le dépeçage des corps
Reflété par le bleu
Regard de l’infante
Dormant debout
Se dissipe
Dans un songe d’humus et de senteurs

Un traveling indolent
Passe sous l’arc en ciel
S’abreuvant des lumières
De ce joli mois de meurtres

La caméra impudique
Remonte caressante
Le long des cuisses blanches
De l’héroïne en chaleur

Le sang rouge s’écoule
Sur le corps assouvi
Elle lèche ses doigts
Soleil, cou coupé *

Les pétales des fleurs
Susurrent à l’oreille émue
Il n’est plus grande jouissance
Que d’offrir à la mort
Le cœur trépidant
De son amant
 

* Je n’ai pas réussi à me détacher de ce vers, le dernier du texte « Zone » d’Appollinaire, alors j’ai choisi de le laisser intact plutôt que de le brouiller.

Au cinéma

En attendant de me motiver pour des nouvelles, voici quelques textes écrits sous l’inspiration des salles obscures… :)

As-tu vu au ciné
Les couples maladroits
Échangeant des baisers
Aux scènes impropices ?

Mâchouillant l’être élu
De leurs lèvres épaisses
Dans un bruit de succion
Évoquant la ventouse
Ils jouissent en secret
Du plaisir égotif
D’être seuls au milieu
D’une masse ignorante

Quand leurs gestes s’affirment
En osant retrousser
La frontière de lin
Sur la peau consentante
Quand les doigts suçotés
S’imaginent virtuoses
Et s’appliquent à jouer
Des accords débutants
Je referme en sourire
Ma nature cynique
Et me plaît à rêver
Au bonheur d’être aimé

*

Les regards anonymes
S’enclenchaient malgré nous
Le cinéma vidé
Nous laissant seul à seul
Un instant absorbé
Par les mots génériques

Le silence tomba
Dans un bruit de pop-corn
Quand nos mains triffouillèrent
Tous ces grains de maïs
Boursoufflés sans malice
Sous les poils du tapis
Je revis à ses doigts
Aux ongles peinturés
Un amour d’autrefois
Dans la cour de récré
Ma girafe marron
Sa pâte à modeler
Notre grand bac à sable
Nos trésors Crusoé

Mais la boîte est remplie
Sa mémoire vidée
Les talons s’éloignaient
Sur les pavés brillants
Je sursaute au sanglot
Mouillé de ma voisine
Entreprends ses cheveux
Sur l’épaule carrée
Et dépose un baiser
Dans l’angle clavicule
Avant de dire adieu
Au héros malheureux

*

Nos corps manipulant
Les clés du paradis
Pressentent l’arrivée
Des anges et des princes

La pellicule étire
L’émotion de notre âme
Les moires intrigantes
Ont coupé notre fil

L’opérateur allume
Un flambeau rougeoyant
Une voiture emporte
Le parfum de tes roses

Bleu pur

La pluie crépite doucement sur la fenêtre.
Je lève les yeux vers un ciel
Avalé par la nuit,
Le froid promène ses doigts fins dans les rues.

Le thé m’emplit de sa vapeur.
Un livre à la main,
Du jazz en sourdine,
Je vagabonde depuis mon canapé
Parmi les minutes discrètes.

J’ai longtemps repoussé
Les limites du monde,
Assoiffé de nous découvrir.

Et savoir que respirent dans la maison
Mes enfants et ma femme,
M’emplit un instant
De l’illusion d’un bonheur éternel

J’ai bordé mes rêves acajou
Dans le grand lit de l’oubli
En échange de cette Foi.

À l’aube,
Les pavés brillants
Reflètent le bleu pur de l’espoir.

En trois temps (1ère partie)

Quelques notes de fumée roulaient sous les accents rocailleux. Soufflé, je triturais le parasol rose abandonné dans le mojito. Les accords s’étiraient en soupirs et la voix n’était que délices. Des images platoniques me traversaient : remonter le cours du son jusqu’à sa source.

J’avais conscience d’autres formes tendues vers cet orchestre, des compagnons spectateurs, les âmes des morts.

Elle s’est levée, le micro dans sa main et nous l’avons suivi. Dehors, la lumière des réverbères grandissait nos ombres et rapetissait nos cœurs. Nous étions des feuilles entraînées par le vent. En chemin, les gestes des passants s’arrêtaient pour écouter. Le tourbillon grossissait.

Nous sommes montés en haut d’une colline. La lune piquetait les herbes de taches de blanc. Le battement du tambour se fit plus insistant, la chanteuse criait. Nous étions fous et embrassions toutes les parcelles de peau à notre portée.

Un nuage déroba le croissant et emporta nos gémissements. La voix luttait pour contenir son émotion. Nous partîmes vers la falaise. Le sol effleurait toujours nos pieds de ses graviers pointus. Dernier regard vers la lune, suffisante de dédain. Nous avons sauté, ensemble, en se tenant la main.

C’était il y a trois ans, une histoire d’amour.

Ma première rencontre avec le jazz.