Possessions ?

J’ai l’amour paysan
Toujours près de mes terres
L’œil dressé vers l’azur
Mes doigts dans les épis

J’ai l’ennui japonais
Recomptant les cailloux
Des pentes d’un volcan
Après le tsunami

J’ai la faim romanesque
Rassasié d’un seul fruit
Si son nom exotique
A traversé les langues

J’ai le bleu outre-mer
Et le blanc fatigué
Les saisons africaines
Sous la pluie enfantine

J’ai des rêves de tout
Des souvenirs de toi
Quelques instants sur terre
Une vie pour apprendre

Blue velvet

Derrière le rideau
Quelque chose s’agite
Est-ce un songe, une femme
Des acteurs de théâtre

Les motifs se dissipent
Et je crois distinguer
Dans le bleu du velours
Les lanières d’un saule
Quand la nuit s’illumine

Les parois s’harmonisent
Des palpitations tendres
Embrassent la surface

La musique intriguante
S’évanouit dans un slow
Dansant sur les cocktails
En mouvements lascifs

Je retiens sous mes doigts
Le tissu sans les fleurs
Le parfum sans bonheur
Et les rires fugaces
Je referme mes doigts
Sur un verre encore plein
 

Et pour ceux qui ont deux minutes à gagner, la chanson.

Innocence de la violence

De l’esthétisation du meurtre dans l’art et plus particulièrement au cinéma
— 

Le dépeçage des corps
Reflété par le bleu
Regard de l’infante
Dormant debout
Se dissipe
Dans un songe d’humus et de senteurs

Un traveling indolent
Passe sous l’arc en ciel
S’abreuvant des lumières
De ce joli mois de meurtres

La caméra impudique
Remonte caressante
Le long des cuisses blanches
De l’héroïne en chaleur

Le sang rouge s’écoule
Sur le corps assouvi
Elle lèche ses doigts
Soleil, cou coupé *

Les pétales des fleurs
Susurrent à l’oreille émue
Il n’est plus grande jouissance
Que d’offrir à la mort
Le cœur trépidant
De son amant
 

* Je n’ai pas réussi à me détacher de ce vers, le dernier du texte « Zone » d’Appollinaire, alors j’ai choisi de le laisser intact plutôt que de le brouiller.

Au cinéma

En attendant de me motiver pour des nouvelles, voici quelques textes écrits sous l’inspiration des salles obscures… :)

As-tu vu au ciné
Les couples maladroits
Échangeant des baisers
Aux scènes impropices ?

Mâchouillant l’être élu
De leurs lèvres épaisses
Dans un bruit de succion
Évoquant la ventouse
Ils jouissent en secret
Du plaisir égotif
D’être seuls au milieu
D’une masse ignorante

Quand leurs gestes s’affirment
En osant retrousser
La frontière de lin
Sur la peau consentante
Quand les doigts suçotés
S’imaginent virtuoses
Et s’appliquent à jouer
Des accords débutants
Je referme en sourire
Ma nature cynique
Et me plaît à rêver
Au bonheur d’être aimé

*

Les regards anonymes
S’enclenchaient malgré nous
Le cinéma vidé
Nous laissant seul à seul
Un instant absorbé
Par les mots génériques

Le silence tomba
Dans un bruit de pop-corn
Quand nos mains triffouillèrent
Tous ces grains de maïs
Boursoufflés sans malice
Sous les poils du tapis
Je revis à ses doigts
Aux ongles peinturés
Un amour d’autrefois
Dans la cour de récré
Ma girafe marron
Sa pâte à modeler
Notre grand bac à sable
Nos trésors Crusoé

Mais la boîte est remplie
Sa mémoire vidée
Les talons s’éloignaient
Sur les pavés brillants
Je sursaute au sanglot
Mouillé de ma voisine
Entreprends ses cheveux
Sur l’épaule carrée
Et dépose un baiser
Dans l’angle clavicule
Avant de dire adieu
Au héros malheureux

*

Nos corps manipulant
Les clés du paradis
Pressentent l’arrivée
Des anges et des princes

La pellicule étire
L’émotion de notre âme
Les moires intrigantes
Ont coupé notre fil

L’opérateur allume
Un flambeau rougeoyant
Une voiture emporte
Le parfum de tes roses

Bleu pur

La pluie crépite doucement sur la fenêtre.
Je lève les yeux vers un ciel
Avalé par la nuit,
Le froid promène ses doigts fins dans les rues.

Le thé m’emplit de sa vapeur.
Un livre à la main,
Du jazz en sourdine,
Je vagabonde depuis mon canapé
Parmi les minutes discrètes.

J’ai longtemps repoussé
Les limites du monde,
Assoiffé de nous découvrir.

Et savoir que respirent dans la maison
Mes enfants et ma femme,
M’emplit un instant
De l’illusion d’un bonheur éternel

J’ai bordé mes rêves acajou
Dans le grand lit de l’oubli
En échange de cette Foi.

À l’aube,
Les pavés brillants
Reflètent le bleu pur de l’espoir.