2022 #8 Fenêtres

Lors de la visite au musée, j’ai trouvé les pièces vraiment immenses, avec des hauteurs, des longueurs et des luminosités invraisemblables, laissant le sol vide. Je me suis éloignée des sculptures et de leurs panneaux explicatifs pour me rapprocher des fenêtres et contempler la vue. Il faisait beau, la ville, le jardin et les allées de graviers blanc cassé auraient donné envie de s’asseoir sur une chaise de jardin si le froid n’eut été aussi vif.

Selon mes parents, toute petite déjà, je restais de longs moments à regarder par la fenêtre. Ils me chantaient « hello (from the other side) » d’Adèle, les airs mélancoliques de la britannique s’accordant bien avec mon regard et mon expression, alors qu’eux-mêmes surjouaient l’enthousiasme pour me faire avaler vingt cuillères de purée translucide brocolis-pommes de terre.

Je ne cherchais pas à me donner un genre, même si cette attitude était beaucoup plus clivante que rester adossée contre un mur à faire défiler l’écran de mon téléphone portable, je le compris pendant l’adolescence. Pour une partie des filles, je désirais jouer les mystérieuses, tandis qu’une partie des hommes me trouvait mystérieuse. Le fait que je me tienne seule au lieu d’être entourée de copines gloussantes et chuchotantes leur donnait aussi un surcroit de courage au moment de m’alpaguer.

Il y eut une époque ou j’eus le sentiment que personne ne me comprenait, et que je vivrais mieux seule que mal accompagnée. Je me lançais dans des balades à la tombée de la nuit en pleine montagne. Je commettais de menus larcins. J’évitais les rencontres avec des psys ou des profs et leurs questions insistantes sur ma manière différente de raisonner, même si j’appris à donner le change. J’entamais des discussions avec des personnes bien plus âgées, hommes ou femmes, cherchant je ne sais quoi, leur expérience, leur regard neutre et amusé qui ne cherche ni à savoir ni à juger. J’aimais me perdre et j’attendais qu’on vienne me sauver tout en niant farouchement le contraire.

Assise sur le rebord intérieur de la fenêtre dans une espèce d’alcôve saumon, je sentis qu’on m’observait et me retournai brusquement pour voir la réaction de la personne. C’était une femme, blonde, la grande trentaine. Elle s’approcha de moi, me salua d’un signe de la tête et me demanda si je jouais au badminton.

– Cela m’arrive. Pourquoi cela ?
– Et vous avez déjà participé à un concours de mathématiques ?

Je restai quelques secondes sans répondre, d’abord interloquée par la question, puis absorbée dans le rassemblement de mes souvenirs.

– Exact, les olympiades, au lycée avant le bac. Je m’étais mal classée. Vous êtes… medium ?
– Disons simplement que je ressens certaines choses.