2022 #6 Pandore

Éric regarde les photos posées sur son bureau. Lui-même, avec une femme en robe de mariée.

Une petite fille qui sourit et à qui il manque quelques dents de lait. Les visages lui rappellent quelque chose, comme ces publicités aperçues du coin de l’œil lors du trajet quotidien dans le métro, mais il n’a aucun souvenir tangible à leur vue. Comment s’appellent-elles ? Font-elles vraiment partie de sa famille ?

Il se tourne vers Laura. Elle, il la connaît bien.

– Non. Elles ne me disent rien.
– Ça a fonctionné alors. Félicitations.
– Est-ce que je pourrais savoir… pourquoi j’ai voulu les oublier ?
– Secret professionnel. Tout est dans votre dossier. Il sera déclassé dans vingt-quatre ans, selon les règles en vigueur.

Elle bavarde un peu, puis le quitte en emportant les photos avec elle.

Éric songe que tout ça est bien curieux. Pourquoi lui avoir mis les photos sous le nez ? Sa curiosité est naturelle, le risque qu’il cherche à récupérer ses souvenirs bien réels. Comme si… ils voulaient qu’il se mette à la poursuite de son passé. Il possède plusieurs pistes : Laura, ces visages, l’existence d’un dossier.

Il sort de son bureau, du bâtiment, et prend le temps de ne penser à rien. Le bitume et le ciel ont été lavés par la pluie. Quelques nuages défilent dans les flaques, à la poursuite de la tempête. Règnent le calme, la fraîcheur, la pureté. Il entend les roues des voitures éclabousser le bas-côté : à vingt mètres, le campus se finit et la ville reprend ses droits.

En entendant un léger bourdonnement, Éric lève la tête et aperçoit un aéronef flotter au-dessus de lui. Il le regarde dériver vers le spatioport. Alors qu’il fixe ses flancs argentés, il a la sensation d’être observé. Il fixe les points minuscules qu’il imagine être les hublots et là il sait que derrière l’un d’entre eux se trouve la petite fille vue en photo. Comment le distingue-t-elle, à travers des jumelles ? Comment pourrait-il savoir ce genre de choses ?

Une piste de plus… une incitation supplémentaire à se lancer à la poursuite de son passé. Son malaise grandit. Comme si on lui indiquait un chemin avec de la peinture jaune fluo. Comme si on nouait des rubans autour d’une très belle boîte de Pandore avant de la déposer devant lui.