2022 #5 La pêche

Il faisait encore nuit quand il engagea son bateau sur les eaux noires du lac. Le froid descendait depuis les étoiles du ciel ouvert, sans nuage.

Il navigua pendant une petite demi-heure, à la fois attentif aux vaguelettes, au bruit du moteur, et perdu dans ses pensées.

Il arriva à l’endroit prévu, lança ses filets et puis les remonta. Les prises habituelles. Fera, perche, brochet. Il recommença, encore et encore.

Le soleil s’était levé et découpait la chaîne de montagnes face à lui. Dans son dos, le rivage était nimbé de rouge et la ville renvoyait des dizaines de petits éclats de lumière.

Il ne parlait pas. N’écoutait pas de radio. Il aurait le temps plus tard, sur terre. Il se demanda, pour la troisième fois depuis son réveil, si quelqu’un – un fils, un voisin, un inconnu ? – reprendrait son activité, un jour.

Il remonta son filet, et cette fois-ci la prise l’intrigua. Il se rapprocha. Il en avait vu, dans les livres, et en avait entendu parler. Mais c’était vieux, et loin d’ici, dans la mer. Puis il se souvint d’une histoire dans le Rhin. Lohengrin. Non. Lorelei.

Il s’approcha. Oui, c’était bien une sirène.

Elle était vivante, et éveillée. Elle le regardait de ses grands yeux, sans parler.

Il songea aux cases de l’administration pour déclarer ses prises, pour respecter les quotas et les mesures, se demanda quel formulaire remplir, et étouffa un fou rire. Plus il essayait de le réprimer, plus il sentait la légèreté monter en lui. Il sut alors qu’il allait la libérer. Il songea à ce qu’il allait manquer. Mais quoi. Un peu de célébrité pour lui. Sans doute une vie en captivité au mieux pour elle, disséquée au pire.

Il commença à ouvrir le filet.

– Bonjour. Vous vous appelez ? Vous parlez français ? Deutsch ?

Pas de réponse. Il soupira, et finit de la désentraver. Elle s’appuya sur ses bras, donna un coup puissant de sa queue et plongea dans l’eau. Elle réapparut une seconde après et lui sourit. Il lui sourit aussi et son cœur se brisa en la voyant replonger et disparaître définitivement.

Il resta sur le pont. Puis, longtemps après, reprit son travail. La journée continuait. Il mit le cap sur son ponton, où l’attendaient sa femme, ses enfants, sa vie.

Il était vide et plein d’espoir à la fois.

Elle n’avait même pas eu besoin de chanter.