Les habitudes

Contrainte : envoyer promener + langage précieux et fond grotesque

Depuis fort longtemps, Gérard avait remarqué vouvoyer ses amis ou sa compagne pour partager avec eux des éléments de réflexion sérieux. Il ressentait une certaine fierté aristocratique à parler ainsi et à se détacher du commun des mortels.

En ce début d’année et de matinée, les rayons du soleil frappaient timidement aux carreaux de leurs fenêtres. Le froid faisait frissonner Gérard malgré le chauffage central et la tasse de thé avalée à petites gorgées. Au fond du liquide caramel, des cristaux de sucre refusaient vaillamment la dissolution et se déposaient en un petit tas à chaque fois que Gérard abandonnait la tasse sur la table. La coupelle clinqua sous la violence du geste et projeta un peu de liquide en direction de sa femme.

– Ça ne peut plus durer ! Votre manie m’insupporte !

– Quelle manie mon chou ?

– Votre… propension… à ne point user mon prénom mais à m’affubler de sobriquets trouvés Dieu sait où !

– Ne jure pas mon ami. Allons, il n’y a pas de mal à s’échanger des petits noms dans un couple… Je me souviens qu’au lit tu m’en a trouvé un certain nombre.

– Oui, mais les vôtres sont particulièrement ridicules !

– Là, là… regarde, ton journal est arrivé, tu vas pouvoir concentrer ta colère sur les pages sportives.

Gérard lui lança un regard incrédule.

– Dîtes carrément que je suis gâteaux !

– Mais non, tu es… heu… soupe au lait disons, Gégé. Un rien suffit à t’énerver. Prend tes médicaments.

– Ne détournez par la conversation, nous devons en finir avec cette habitude irritante !

– Non mais tu commences à me chauffer mon bonhomme !

Gérard se recroquevilla sur place.

– Pardon ma douce.

– Alors toi tu peux dire du « ma douce » et prendre tes grands airs pour me vouvoyer quand moi je dois surveiller chacun de mes mots ? Et la libération de la femme ?

– C’est que…

– Pas de mais ! Et pendant une semaine, tu t’appelleras « Toutou », c’est compris ?

– Oui.

– Oui « Maîtresse ».

Gérard leva les yeux vers sa tendre et chère.

– Oui maîtresse.

– Et voilà les pancakes du dimanche pour Toutou.

Gérard regarda la vapeur s’élever de son petit-déjeuner, la cuisine bien rangée, la photo de leur fille qui réussissait admirablement dans la vie. Il jeta un œil aux pages sportives : le club qu’il supportait affrontait son éternel rival le soir-même. Tout était en ordre dans son monde. Il autorisa ses muscles à se détendre et s’enfonça confortablement dans la chaise puis commença à napper de confiture ses pancakes.

Bon appétit maîtresse.

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