La fuite en rêvant (haïbun)

Le haïbun est un genre mélant texte classique et haïku. Autre essai de ma part, une narration rétro-chronologique.

 

J’ai tendu la main
Sur ta peau bientôt ridée
Par notre bonheur

(elle)

2013

Sur les conseils de Marie, j’ai fait des folies. Le soir venu, après qu’il se soit installé lire dans son lit, j’ai défilé sous les bougies. Nous avons fait l’amour… non, je plaisante mon cher. Une lueur a éclairé ses yeux et s’est éteinte. Il m’a complimenté, s’est enquis de la marque puis est retourné à sa lecture.

Est-il devenu asexué ? Suis-je devenue laide ? Je m’ausculte sous les moindres coutures. Bien sûr que j’ai vieilli. Peu importe les crèmes que je passe sur ma peau, celle-ci perd de sa souplesse, des petites tâches brunes apparaissent. J’en suis presque certaine, je reste belle. Au travail, le nouveau m’a dévisagé et m’a souri, a rougi un peu, c’était mignon.

Simon semble s’être installé dans son monde artistique. Il écoute de plus en plus de musique, lit, regarde des films… j’ai l’impression qu’il cherche un moyen de communiquer avec moi autrement que par la voix. Il ne connaissait pas d’autre manière de me parler, il n’a jamais compris mes gestes ou mes attitudes. Pourquoi les choses deviennent-elles compliquées maintenant alors que nous avions vécu sans trop de complexe pendant des années ?

Mais je ne perds pas espoir, tu me connais. Je vais dénicher ce qu’il faudra pour faire repartir la flamme. Qui sait, peut-être finirai-je par prendre un amant…

Des coffres de bois
P
ourrissent de souvenirs
Trop vite oubliés

(elle)

 

2010

Plaisir de t’écrire…

Troisième semaine de régime consécutive. Je me sens un peu faible, mais tout va pour le mieux. J’ai un suivi régulier avec la nutritionniste, je pèse les aliments, j’alterne pilates et yoga tous les deux jours. Les premiers effets positifs ne vont pas tarder, je table sur du long-terme, pas envie de voir mon poids jouer au yo-yo !

Simon rentre tard du travail, sa nouvelle prise de poste l’oblige à des heures supplémentaires. Je ne reviendrai pas dessus, je t’en ai déjà parlé plusieurs fois. Bien sûr, je suis très contente pour lui, et au niveau financier nous sommes définitivement à l’abri du besoin, mais, quand je l’attends alors que la nuit tombe, je me demande : est-ce tout dans la vie ? J’ai retrouvé une liste de voyages que nous nous étions jurés d’accomplir ensemble, c’est terrible mais je commence à voir la retraite comme un horizon plus si lointain où nous aurons à nouveau du temps pour nous.

À propos de rêves, j’ai décidé de me remettre à la danse ! Bien sûr, je ne retrouverai pas mon niveau d’autrefois mais peut-être que je pourrai participer à quelques représentations locales, ça me permettrait de rencontrer du monde et sortir de notre bulle. Je continue la cuisine, ça me fait sourire, moi qui n’avais jamais été douée pour ça, je commence à ressembler à maman, souvent devant les fourneaux.

Porte-toi bien !

 

Dans le vent glacial
Qui viendra se réchauffer
Au feu de ma voix

(lui)

 

2005

Très cher,

Je rentre de l’hôpital sans encombre, quelques jours ont suffi à me rétablir. Les marques sur ma peau disparaîtront au fil des semaines, le médecin me l’a affirmé. Il m’a questionné avec insistance sur notre couple, sur Simon, j’ai continué à parler d’évanouissement avant la chute dans l’escalier et ils m’ont laissé repartir.

Je le connais mieux que personne. Nous aurons besoin de temps, mais ça viendra, il arrivera à se contrôler, d’ailleurs ce n’est arrivé que deux fois. Nous nous sommes pardonnés nos disputes, bien entendu, il a admis que j’avais raison. Simon me parle de s’investir dans son travail. Demain sera plus beau.

D’ailleurs, pour mon retour, nous avons prévu un pique-nique, ça fait longtemps ! Je suis sûre que malgré la gêne entre nous dû aux récents événements, nous arriveront à rire en débouchant une bouteille et à nous rappeler le bon vieux temps.

À bientôt.

 

2000

Mon cher,

Faîtes vos jeux, rien ne va plus ! J’ai du mal à m’en sortir aujourd’hui, entre le travail et les tâches ménagères, et Simon ne m’aide pas du tout, parfois je pense qu’il est même au cœur du problème.

Il a toujours été attiré par la fête, c’est même un élément de sa personnalité qui fait son charme. Seulement, il bascule petit à petit des soirées alcoolisées avec amis aux soirées alcoolisées seul… J’avoue que je pourrais me montrer plus compréhensive et l’aider à remonter la pente, mais quand je vois le bordel qu’il me fout dans la maison, ça me met en rogne.

Est-ce qu’il me prend pour sa mère ou une bonniche ? Dans tous les cas, pas question de me faire avoir par son regard de chien battu. On doit se serrer la ceinture pendant quelques temps avec le crédit pour la maison (à défaut d’enfants qu’il ne veut pas, je ne vais pas revenir dessus, on en a discuté pendant des mois) bref, j’ai pas le moral.

Mais je positive, tu me connais, j’ai juste besoin de toi et de souffler deux minutes pour remettre de l’ordre dans mes pensées. Je vais parler sérieusement à Simon et on verra bien ce qu’il adviendra.

Souhaite-moi bonne chance !

 

1996

Mon cher,

Tu me connais, j’aime pas l’indécision, j’ai envie d’un homme qui sache où il va et ce qu’il veut. Et c’est ce que j’ai trouvé chez Simon, sincèrement, tout roule pour le mieux et même le sexe (surtout le sexe) est fantastique avec lui. On passe de plus en plus de temps ensemble, on s’est présentés aux familles respectives… Mais il freine des quatre fers !

Et sur ce point-là, j’avoue que je ne le comprends pas. Il me l’a dit : il m’aime, et je l’aime aussi. Je ne me vois pas vivre sans lui. Espère-t-il en trouver une autre ? On peut toujours trouver mieux, mais une personne avec qui il se sente mieux ? Je ne pense pas, nous sommes tellement sur la même longueur d’onde.

Ça me fait un peu peur, j’avoue. J’essaie de ne pas y penser, mais en même temps je nous imagine mariés et ça ne pourra être que mieux ! Il faudra vivre ensemble dans un premier temps (je le connais, une chose à la fois), mais c’est comme si on vivait déjà ensemble, on est déjà toujours fourrés l’un chez l’autre.

Cohabitation presque sans souci, pour les tâches ménagères ça va s’équilibrer petit à petit et pour les soirées, même si on continuera à voir du monde et nos amis, on en fera aussi de plus en plus entre nous, entre couple ou en invitant des célibataires à caser ensemble, j’ai trop hâte !

Bisous bisous,

J’ai aimé un rêve
Fleurissant sur l’arbre jaune
Danger : gros serpents

(elle)

 

1995

Mon cher,

Si tu as des talents dans la compréhension des hommes, tu trouveras une personne toute ouïe en face de toi, parce que là je suis perdue ! Je t’ai déjà parlé de Simon, tu connais la bête : le sourire et la confiance en soi si énervants et si craquants, il embrasse super bien, à l’aise avec tout le monde…

Et c’est le dernier point qui gêne ! On dirait que rien ne peut le retenir, une semaine il flirte avec moi, la suivante il fait les yeux doux à Magalie et celle d’encore après il revient vers moi ! Je lui montre que ça me déplaît en étant un peu plus distante, il me dit qu’il ne me comprend pas, devient tendre, je craque et il s’éloigne à nouveau, je n’en peux plus !

Bref, c’est la merde, je deviens folle, c’est comme si j’étais heureuse et malheureuse à la fois mais ça va s’arranger.

Merci pour ton oreille attentive,

Et surtout, que la force soit avec moi.

 

1991

Yo,

Les nouvelles du front : les cours sont à chier, ça m’insupporte au possible ces profs qui croient connaître la vie alors qu’ils répètent leurs mêmes cours depuis des années. Le fond n’est pas inintéressant mais la forme… Je préférerais rester chez moi écouter de la musique et me plonger dans les bouquins.

Presque.

Heureusement, il y a les soirées ! Rien à voir avec le lycée, c’est beaucoup plus marrant. Je m’entends bien avec les filles, ça se tire un peu dans les pattes, surtout quand il y a des garçons, mais rien de bien méchant, on s’adore.

À propos de garçons, pour Élodie c’est le bal continu, moi je ne pourrais pas, je cherche plus de stabilité. Certes, je dis rarement non à un kiss (sauf si le mec est trop con ou bourré) mais je sais poser des limites. Je ne suis pas comme ces prudes qui veulent attendre le mariage pour se faire déflorer (quelle idée !) mais je préfère attendre le bon, question de respect de soi si tu veux mon avis.

À plus, traîne pas trop au soleil !

Que la force soit avec moi.

 

1987

Cher journal,

Je trouve ça un peu stupide d’écrire cher journal, mais bon…

Je trouve ça un peu stupide comme cadeau, mais bon… faut pas trop en demander à maman.

Autant te prévenir tout de suite : il se peut que je t’abandonne assez rapidement, a priori raconter ma vie (!) aux inconnus (!) qui ne peuvent pas me répondre (!) ne correspond pas du tout aux choses qui m’attirent.

Je vois que tu es curieux, alors je vais te dire ce qui m’intéresse : les maths, le français, la danse, la photo, les voyages. Je veux voyager le plus possible, rencontrer des gens, apprendre leurs langues, comprendre le monde. J’ai l’impression qu’autour de moi personne ne pense à ce genre de choses, ils sont tous dans leur petite vie avec leurs petits problèmes, et machin a dit ça, et il paraît que truc… ça me dépasse, je ne pense pas qu’on devienne heureux comme ça.

Bon, puisque j’ai vérifié que ta serrure ferme bien, je peux te le dire tranquillement : j’ai passé l’âge du prince charmant mais je sais, au fond de moi, que je rencontrerai quelqu’un de vraiment bien, qu’on passera notre vie ensemble et qu’au final, chaque jour on fera des efforts pour s’aimer davantage.

À bientôt (j’espère pour toi),

Laura

 

2013

J’ai l’impression qu’après toutes ces années d’intimité, quelqu’un d’autre a enfin tourné tes pages, et je m’en réjouis. J’ai fait une scène à Simon, pour la forme, nous sommes fâchés mais je préfère cet état à l’absence d’émotion. Je suis sûre que notre situation va évoluer pour le mieux, et ma dernière phrase d’hier, pas très subtile j’en conviens, provoquera peut-être un déclic.

Un jour, je te relirai depuis le début (depuis le premier tome), mais pas maintenant.

Et surtout, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

La page se tourne
L’odeur de l’encre se dissout
Dans un peu d’espoir

(lui)

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