Savoir humanité garder

Un petit texte façon SF.

 

– Nouvelle livraison pour vous les gars ! Il est comme neuf !

– J’espère bien, puisqu’il est neuf… Bon voyage ?

– Pas à se plaindre. Moins de contrôles à passer que la dernière fois, on dirait que la situation revient à la normale. Et vous ? J’ai entendu que les menaces d’attentats augmentaient à nouveau.

– Mmh…

– T’inquiètes pas, avec ce nouveau compagnon t’auras pas besoin de parler, il essaiera pas de te tirer les vers du nez comme moi !

Lee donna un petit coup sur la boîte derrière lui. Elle contenait un robot en pièces détachées, un très bon à ce qu’il paraissait. Pas intelligent, mais futé, et surtout utile : son but était de sauter sur les mines anti-personnel pour réhabiliter les anciennes zones de combat. Je n’avais pas assisté aux tests mais s’il pouvait sauver quelques jambes…

Un bleu avait rejoint notre base récemment, et on pouvait lire dans son regard qu’il ne voyait que ça.

Des jambes manquantes, des familles tronquées, des creux dans l’estomac comme si on avait piétiné le ventre à coup de talons. Pas de chiottes, les besoins naturels se soulageaient dans la nature, c’est à dire que toute la merde finissait dans les cours d’eau et que les maladies rappliquaient au grand galop. MSF avait installé son camp pas loin, le seul hopital civil à 200 miles à la ronde.

Mes pensées revinrent aux caisses qu’on continuait à déballer. En plus des robots démineurs, elles étaient censées contenir du matériel de pointe pour nous aider à ramener un peu d’ordre ici. Le vent souffla, brûlant. Je rajustai ma casquette sur mon crâne et partis rejoindre le QG.

*

– Tu ne trouves pas que ça fait… exhibition ?

– Tu parles trop, le bleu. On est là pour maintenir l’ordre, bien sûr qu’il faut se montrer pour rassurer.

– Je serais pas rassuré si des types se baladaient avec ce genre de fusils, fit-il en agitant son M16.

Je choisis de ne pas répondre.

Il ressent encore l’excitation et la tension de l’arrivée, la peur de se faire buter, le choc de la misère qui lui arrive en pleine face. Il parle pour évacuer. Rester calme. Analyser. Distancier. Je rentrerai peut-être pas en un seul morceau, mais au moins je pèterai pas les plombs.

Dans la rue, la poussière voltige au passage des camions. Les maisons ne sont pas bien hautes, couleur terre, avec des fenêtres étroites. La ville en elle-même est un dédale.

Avant, se perdre signifiait être à la merci des conseils de passants plus ou moins bienveillants. On avait tôt fait de finir dans des ruelles de plus en plus étroites et éloignées de la base, à grelotter alors que le soleil chutait et la température avec lui.

Maintenant on est tous équipés d’un GPS, mais ça ne veut pas dire que la situation soit meilleure.

Le bleu et moi scrutons l’air de rien les visages qui nous entourent. Affairés, perdus, voilés, curieux, menaçants… nous prenons chaque jour un bain de foule humaine. Ne pas lui prêter attention, c’est se condamner à mort. Lui prêter trop d’attention, c’est risquer de se perdre. Nous marchons sur un fil en permanence. On ne peut faire confiance à personne. Seuls les indics et les nababs, tant qu’on les tient par l’argent, sont relativement sûrs.

Une silhouette s’agite au loin et on sent la tension monter d’un cran. Sans modifier notre allure, le bleu et moi changeons notre démarche, plus attentive, plus prudente, ralliant en quelques instants le point chaud.

C’est un occidental, avec sa panoplie de photographe, mais sans son escorte. Il tente de parler à une petite fille, magnifique sous ses cheveux sales et son air buté. Le gars insiste, mais la mère lui barre le passage.

– Hello. Don’t go on, please. The place isn’t safe.

Le gars se retourne, l’air de rien. Il n’a pas eu l’air de piger.

– Hola ? Bonjour ? Euh… tu connais quoi comme langue, le bleu ?

– À son visage, il semble venir d’Europe de l’est. Une partie de ma famille est polonaise, je peux tenter.

Miracle, ils arrivent à baragouiner ensemble. Tout en vérifiant la zone, je m’interroge. Un journaliste prendrait rarement le risque de se balader seul. Un indépendant parlerait surement anglais. Un amateur ? Pourquoi ici ? Pourquoi tout court ?

– Qu’est-ce qu’il te dit, le zouave ?

– Il faisait une visite guidée et a perdu son groupe.

Je me sens fatigué, pas envie de réfléchir sur ces gens qui voyagent dans des pays tous juste sortis de la guerre. Je décide de le ramener à la base le temps qu’on trouve la localisation de son agence.

Derrière moi, je sens un regard insistant. La fillette de tout à l’heure me fixe, puis désigne l’appareil photo, moi, et enfin elle-même. Une photo ensemble, rien que ça ! Je me sens mal à l’aise, le bleu rigole, on dirait qu’il n’a pas conscience de l’endroit où il se trouve, l’étranger oscille entre colère et joie mais accepte de nous tirer le portrait.

Je m’agenouille, fusil à terre, une main sur la crosse, l’autre entourant la gamine. Je tremble, me demandant d’où va surgir le poignard, de quel toît vont tomber les assassins. Rictus forcé, déclic, le polaroïd délivre son morceau de papier au bout d’un temps qui me semble une éternité. Je le prends, le donne à la mère et sa fillette ; le polonais en veut une pour lui mais je l’éloigne et sans dire un mot et nous rentrons au camp.

*

L’explosion a fait sursauter le bleu qui se reprend vite. Je secoue la tête, faisant semblant de rien. Le panache se dissipe et on voit émerger le robot. Il a perdu un de ses six membres mais n’a pas de problème pour continuer son avancée.

Des cris de joie retentissent, je tente de comprendre ce qui les rend heureux, visiblement c’est que l’armée puisse leur fournir des équipements de pointe. Notre supériorité sur le monde.

Je vois des sourires, et je lis du soulagement, moins de jambes en moins à venir, un petit pansement sur une grande plaie béante.

Quelques visages blasés. Le mien en fait partie, mais intérieurement je suis heureux qu’on ait trouvé une solution aux mines.

Le bleu et le lieutenant, eux, ne sourient pas du tout. Le lieutenant surtout m’inquiète. Il capte mon regard, se ressaisit et lance quelques paroles pour galvaniser la troupe puis se retire.

Plus bas, le robot saute sur une deuxième mine, s’arrête un instant puis reprend sa route.

– Plus que quatre jambes, fait le bleu, encore pâle.

– Quatre membres, je corrige. Quatre morceaux de métal et d’électronique.

Il baisse les yeux. Tout compte fait, il m’inquiète aussi.

Je continue à regarder avec les autres. La troisième explosion ne survient que longtemps après mais la quatrième arrive rapidement ensuite.

Deux pattes. La partie principale n’est pas trop endomagée, seulement salie. L’équilibre est précaire, plusieurs fois le robot chute et se relève, rampe, retombe. Au bout de la dixième fois, il saute sur une nouvelle mine. Il continue, mais sans se donner la peine de se relever, en rampant uniquement.

Plus personne ne rit autour de moi. Quelqu’un demande s’il doit poursuivre avec une seule jambe, on lui répond que oui, il a été programmé pour continuer jusqu’au bout.

Le robot achève son quadrillage, bientôt son carré sera terminé et la zone sécurisée. On entend un grincement horrible s’élever soudain, un mécanisme a du se bloquer. Pas la progression. Toujours sur son unique membre, à terre. Une pierre s’abat sur lui, nous sursautons et braquons nos fusils. Des gamins. Ils n’ont peur de rien, pas de nous en tout cas.

À côté de moi un soldat fulmine.

– Les porcs, ils ne respectent rien ! Même pas le robot qui les aide ! Combien ça coute un truc pareil, et qu’est-ce qu’on fout ici, hein, s’ils ne veulent pas de nous ?

– Al, ce sont des gamins. Qui vont trop près de la zone d’ailleurs, il faut les tenir éloignés du champ d’opérations, il peut y avoir encore des mines. Venez.

Ils me suivent, mais certains sont secoués. Sans pouvoir nous en empêcher, nous regardons le robot qui continue à avancer, grinçant, sur le sol. Les enfants qui courent joyeusement. Le robot. Qui saute sur une dernière mine, sa dernière en tout cas. Il s’imobilise enfin.

*

Nous roulons en jeep vers M… où les combats ont repris. La route est mauvaise et les cahots me projettent contre les parois mais c’est mieux ainsi, ça brise le cours de mes pensées.

Le lieutenant a demandé à sa hiérarchie de suspendre les essais sur les robots démineurs et ils ont obtempéré. Même si les raisons n’ont pas filtré, on peut supposer que, comme nous, il ne supportait pas la vue de ces machines avancer inexorablement vers leur mort. Niveau moral, on avait trouvé mieux.

Je pense à ce pays dont je vois le paysage défiler. À toutes ses cicatrices. Je repense à la fillette à la photographie. J’essaie de croire qu’elle grandira sans trop de problèmes, voire même ira à l’école.

Le bleu a fait son chemin, il est passé caporal puis sergent assez rapidement. Il s’est endurci et parvient à garder ses émotions sous contrôle.

Je tente de maîtriser ma paranoïa mais ce n’est pas toujours évident… je ne sais pas vers qui me tourner ou en quoi croire. L’attente était insupportable. Un bon combat… tout le monde est soulagé ici, entre les drones, les missiles et nos armes diverses, peu de chances de se faire tuer. Peu de temps pour regarder la population dans les yeux. Il faut avancer, n’importe où, mais avancer.

À l’avant de la jeep, on a collé un morceau du robot. Comme les sculptures sur les proues des navires, pour nous rappeler qui nous sommes. Des humains comme les autres.

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