La foule

Extrait du manga berserk relatant une scène de lapidation.
Se lit de droite à gauche (pages, cases)

 

Petit essai : partir d’une image pour écrire un texte.

 

Il apparut à l’entrée du village avec ses chaussures usées, un balluchon sur le dos et une croix en bois se balançant à son cou. L’air pur circulait sans peine sur la route, poussé par un vent piquant. Les nuages épars galopaient dans le ciel. Au loin, on distinguait les montagnes, brillantes de blanc au sommet, ondulantes de plaines vertes à leurs pieds.

Les pavés de la route semblaient neufs, les chariots n’avaient pas encore creusé de sillons dans la pierre. Une rigole courait au centre de la masse grise telle une artère dans un bras. Quelques arbres bordaient le chemin ; au-delà, les champs s’étiraient à perte de vue.

L’homme sourit. Ses pieds le faisaient souffrir et il imaginait déjà avec délice une petite fontaine sur la place du village, la margelle ensoleillée qui le soutiendrait, le filet d’eau glacée sur ses membres. La faim le tenaillait également. Il esquissa un geste vers son sac, suspendit son mouvement, laissa retomber son bras. Il avait fini les dernières miettes il y a peu. Sa tête lui tournait et ses pensées avaient du mal à s’agencer. Il se ressaisit et remonta la rue principale, déserte. Après quelques pas, il entendit des bruits sourds, une clameur contenue. Il hâta sa marche.

 

La foule devait être toute proche. Il commençait à distinguer les voix multiples la composant, la modulant. Sans doute le jour du marché. Il croyait sentir les arômes de gibier broché. La lumière du soleil, devant, sur la gauche, une trouée dans les murs. La place devait s’y trouver. L’absence de passants le rendait prudent, il ralentit, rasa la pierre, observa.

Devant lui, ce n’étaient que couleurs sur les étals, villageois se piétinant, s’invectivant. C’était un ballet d’odeurs en tout genre, tourbillonnant au-dessus des narines des habitants. Il se retint, une seconde, deux, à la troisième il courait presque vers la foule, oubliant ses douleurs aux pieds. Elles attendraient quelques minutes, le temps qu’il soit rassasié.

Déjà, ses mains fouillaient ses poches à la recherche d’une pièce. Il acheta une miche de pain, la tordit entre ses doigts et avala la tranche, croûte et mie, d’une seule traite, sans respirer. Il mâcha, mâcha, avala enfin, l’œsophage plein, des larmes dans les yeux. Il reprit sa route et mordit cette fois-ci à même le pain tout en marchant, pour ne pas perdre une seule seconde.

Un berger vendait ses fromages de chèvre, frais, blancs, crémeux, délicieux au regard. La longueur de la queue le découragea, il s’éloigna, s’approcha de fruits étranges, laissa leur odeur chatouiller son nez, acheta, dévora. Le goût, surprenant, avait la force des cerises mures. La surface était douce comme de la pêche. Le noyau se laissait suçoter gentiment – sa langue le propulsait entre ses dents et sa paroi buccale.

 

Qu’il était heureux ! Tout son périple semblait avoir pour but de le mener ici, dans ce paradis oublié des dieux. Autour de lui, des anonymes sans visage, des cris de joie. De la vie.

Il remarqua un mouvement de foule. Un sourire éclairait désormais le voyageur. Ses pieds semblaient enveloppés dans du papier de soie. Sa tête, légère, ne le faisait plus souffrir : il avait son fromage à la main et dans la bouche.

Il se colla aux corps, curieux de tout, de ces paysans. Quel dialecte parlaient-ils ? La dernière récolte était-elle bonne ? Le curé endormait-il sa paroisse ou passionnait-il les bigotes ? Il se fondit dans la foule. Autour de lui, de la chaleur. Des chausses heurtant ses tibias, des cahots, mais aussi un sentiment très fort d’unité. Peu à peu, les colonnes de personnes se réunirent en une seule. Il entra dans le rang, qui avançait vite.

Il avait fermé les yeux pour emporter les odeurs des viandes avec lui, il sentit un petit coup dans le dos. Il les rouvrit immédiatement. Sur sa droite, posés sur une table, des paniers. Dans les paniers, des pierres. Il vit son prédécesseur s’éloigner, un caillou à la main. L’homme s’approcha du panier, examina un instant les pierres, leur couleur, leur forme. Elles étaient très banales. Il sentit une impatience contenue derrière lui, il n’attendit plus et se saisit d’une des pierres. Il fut surpris par sa chaleur, son adhérence à sa main. On l’aurait dit sculptée pour tenir dans sa paume.

 

Il ressentait à nouveau la fatigue. Marcher à petits pas dans les allées du marché l’avait épuisé. Sa faim était étanchée, mais ses pieds le faisaient désormais souffrir davantage. Il se remit à rêver de la fontaine et se traîna plus qu’il n’avança vers l’avant. Le soleil l’aveuglait. Il aperçut un groupe, crut ressentir de la fraicheur. Un soupir de soulagement expira sur ses lèvres.

Un bruit de pierre qui s’écrase et un gémissement.

Interloqué, il dressa plus haut sa tête. Nouveau gémissement. Nouveau gémissement. Nouveau bruit de pierre, nouveau gémissement. Cri. Nouveau bruit de pierre. Cri. Hurlement. Gémissement. Cri. Sanglot. Mots incompréhensibles. Cri. Gémissement. Cri. Sanglots. Mots incompréhensibles. Pierre. Chair écrasée. Foule qui bruisse. Foule qui applaudit. Cri. Hurlement. Sanglots. Cri.

Il sentit qu’on le poussait. Un enfant de cinq ans, l’air surexcité, ses mèches blondes collées à son front par la sueur, entra dans le mur de la foule. Pierre qui s’écrase, gémissement, gazouillis.

Il ne pouvait plus bouger. Ses jambes voulaient faire demi-tour, ses yeux voulaient voir, ses mains voulaient boucher ses oreilles. Il sentit qu’on le poussait à nouveau. Mais, cette fois-ci, c’était la file des villageois, le pressant d’avancer. À gauche, à droite, des parois humaines qui le redirigeaient toutes vers l’avant. Il arrêta de respirer. Ses jambes se mirent en marche. Après quelques pas, il inspira, expira. Mais sa tête était vide. Ses joues étaient blanches. Et la foule, devant lui, s’ouvrait, l’entraînait, créait un chemin pour lui.

 

L’homme face à lui était irrémédiablement perdu. Les marques rouges sur sa peau, son air de dément, les stigmates invisibles de la lapidation : il ne s’en remettrait jamais. À terre traînaient les pierres qui l’avaient marqué. Certaines roulaient jusqu’aux pieds de villageois qui les relançaient alors, un air extatique dans les yeux, en criant « hérétique ! ». Ils étaient tous en transe. Le voyageur cherchait dans la foule, suppliant, un signe indiquant que tout cela allait s’arrêter, mais rien ne tel n’apparaissait. La masse grossissait, les pierres étaient jetées toujours plus nombreuses et les cris du supplicié se faisaient de moins en moins humains.

Une corde liait ses mains et ses pieds à un poteau en passant par un anneau métallique. Ses vêtements lacérés ne donnaient aucune indication sur son origine. Était-ce un sorcier ? Un pédéraste ? Un meurtrier ? Le cri entendu tout à l’heure, « hérétique », fut repris par la foule qui se mit à le scander. L’air vibrait de la haine tendue, des voix cassées, des pieds battant le sol, des pierres continuant à s’abattre. Les arômes du marché ne parvenaient plus jusqu’ici, ce n’était que sueur acre et poussière soulevée.

Le voyageur voulut s’échapper, il avança à petits pas, plus rapides, regarda autour de lui, trébucha sur un gamin accroupi, tomba pour la deuxième fois. Il sentit qu’on l’observait. Les cris se calmèrent. On attendait. Il se redressa. Les regards se firent dur. On attendait. Dans chaque geste des personnes à ses côtés, le même message, « fais-le ». Ils étaient cent à avoir jeté la pierre. Fais-le. Certains arboraient un air faussement détaché. Peut-être devrait-il se battre, s’il lâchait la pierre. Mais il était encore faible. Il ne pourrait plus acheter de nourriture, quêter le repos qu’il cherchait depuis des jours.

Il se tourna vers le lapidé. Lui, ne mangerait plus jamais. Face à la vue de ce corps mutilé, le voyageur fut pris d’un dégoût. Il se détesta pour ce sentiment. La pierre dans sa main lui sembla plus légère. Il sentit une petite marque sous ses doigts. Une croix avait été gravée, cet homme était donc véritablement un hérétique. La fatigue l’envahit à nouveau. Le dégoût. La honte. Les yeux l’observaient toujours. Les pieds battirent à nouveau la cadence. Bom. Bom. Une nouvelle pierre fut lancée. Une autre. Bom. Bom. Vas-y. Vas-y. Dégoût. Fatigue. Hérétique. Il est perdu. Vas-y. Bom. Bom.

 

Il avait fermé les yeux en la jetant. Impact. Cri. Il les rouvrit. Pleura. Chercha une nouvelle pierre à ses pieds et tira. Soulagement. Il purgeait le mal du monde. Pierre qui se jette. Pierre lancée haut dans le ciel.

Union de la foule. Chaleur éloignant le froid menaçant. Et, dans le reste du village, des sourires de bonheur échangés ; dans le reste de la montagne, des vies paisibles suivant leur cours.

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