Nocturne

Quelques indications : c’est un texte écrit dans le cadre d’un défi, avec des consignes précises : 8000-15000 caractères espaces non-compris, deadline, le texte doit être inspiré d’une poésie. Même si le texte n’est franchement pas mon meilleur, j’en suis assez content parce que ça faisait un moment que je n’avais pas mené de nouvelles au bouth

D’ordinaire, j’aime bien la nuit. La sensation de fraîcheur après une journée étouffante, les lumières des magasins me guidant jusqu’à ma porte une fois sortie du travail, l’ivresse des bars où l’alcool se mêle au sucre dans un tourbillon coloré. La nuit sait se montrer inquiétante également. Il y a les bruits résonnants sur le trottoir désert, éclairés de plus d’ombres que de lumières. Il y a les bivouacs en pleine nature, les frôlements au-dehors, les bêtes rendues monstres par l’imagination, l’envie affolée de savoir et les terreurs superstitieuses. Il y a les concerts frénétiques, les discussions sans fin, le temps rendu muet par le noir tant que la pâleur ne sera pas revenue à l’aube.

Il y avait.

L’Homme est un étrange spécimen. La vie l’est aussi. On peut penser aux forêts, aux déserts, aux mers, on passerait à côté de quelque chose si l’on oubliait les milliards d’êtres vivants les peuplant. Le monde est vaste mais on ne naît pas tout seul puisqu’il y a une mère pour chacun de nous.

Il y avait.

 

Sur ma demande, tout le monde est venu en blanc. On a joué de la musique et je me suis mise à pleurer. Les gens sont repartis le lendemain – aujourd’hui, donc.

Et dans la maison, quelque chose a changé. Dehors, quelque chose a changé. La nuit me fait peur. Elle porte en elle le souffle léger de la mort qui pénètre les demeures, elle fait taire les cris dans l’inaudible. Les jours raccourcis se font dévorer plus tôt, tout comme les arbres – ils ont abandonné leurs feuilles sans résistance, dans l’espoir du printemps. Les gamins ne jouent plus sur le trottoir baigné de soleil, c’est désormais un lieu vide où seul le lampadaire agresse le bitume de son éclairage froid. Parfois, un chat trottine à la lisière de la lumière puis s’évanouit dans un couinement. Le gel fait son apparition et je n’ose pas l’affronter sur mon palier, je reste cloîtrée chez moi.

Il fait nuit et j’ai peur pour ma mère qui lutte face à elle.

 

Qu’aurait-elle fait à ma place ? Petite, je serais venue dans sa chambre me blottir contre elle. Mon père aurait grogné un « retourne dans ton lit », ou peut-être aurait-il été absent, comme il l’a été si souvent après. J’aurais soulevé la couette, accueilli la vague de chaleur émanant du corps de ma mère et je me serais serrée contre sa poitrine. En deux gestes de sa main, un pour rabattre le tissu sur mes épaules, l’autre pour chasser les craintes de mon front, elle m’aurait apaisée et je me serais rendue au sommeil.

Ou les choses n’auraient peut-être pas été si simples. À 7 ans…

 

À 7 ans, je fais encore pipi au lit. Ce n’est pas de ma faute, c’est ce que mamie a dit en tout cas. Maman, elle est trop occupée, elle court partout. Parfois papa la stoppe et lui dit de ralentir, elle lui fait juste un signe et elle repart. Papa replonge dans son journal, je vais à l’école dans le bus, la nuit je fais pipi au lit et mamie change les draps. C’est comme ça tous les jours, sauf le week-end parce qu’il n’y a pas école et le mardi parce que mamie va voir le médecin très tôt.

 

La nuit, je me demande comment ils font, les autres, pour dormir. Peut-être qu’ils ne savent pas pour les monstres. Ils grandissent dans le noir et attendent le sommeil. Certains sont méchants, ils rentrent par l’oreille pour créer des mauvais rêves. Comme celui où maman et ma maîtresse se battent, leurs cheveux tombent, elles deviennent vieilles et des squelettes. Moi, je ne peux pas bouger dans ces cauchemars. Maman n’aime pas beaucoup la maîtresse mais je ne sais pas pourquoi. J’essaie de boucher mes oreilles la nuit avec du papier mais ils rentrent quand même, ils sont petits.

D’autres monstres font juste peur. Ils attendent que la lumière à l’intérieur est éteinte, après ils passent par la fenêtre pour faire des ombres. Le truc, c’est de ne pas les regarder. Plus on les regarde, plus on a peur, plus ils sont gros. Mais si on ferme les yeux, ça ne marche pas non plus, ils passent dessous. Alors il faut ouvrir les yeux et imaginer qu’il fait jour. Si on pense très fort au soleil, ça va.

Les plus vilains, on ne les voit pas. Ils sont derrière. Ils chatouillent le pied mais il ne faut pas regarder. Avec du bruit et si on bouge, ils partent un peu. Mais ils reviennent après. C’est très fatiguant de se battre contre les monstres.

 

Ça serait plus simple si j’avais la lumière dans ma chambre mais maman ne veut pas. Le jour, de la lumière, la nuit, pas de lumière. Pourquoi on a des lampes alors ?

 

Oui, pourquoi n’allumait-on pas les lampes plus souvent ? Je me souviens de quelques bougies. La télé dispensait un voile gris dans le salon. Mes parents ne se parlaient pas tant que ça. J’avais gardé des souvenirs joyeux de mon enfance, les heures passées à jouer, le parc, les goûters, les copines.

C’est plus tard, quand le divorce fut acté – mon père ne cachait plus sa maîtresse depuis longtemps – que les mots des autres vinrent prendre place dans ma tête. Par exemple, ils faisaient chambre à part et je ne l’avais pas vraiment compris à l’époque. Les promenades devenaient des occasions pour l’un ou l’autre de mes parents de déculpabiliser avant de retourner tête baissée dans leur boulot et leur confrontation. Non, ils ne se parlaient pas beaucoup, ils me parlaient à moi mais jamais entre eux.

Les témoignages de chacun se pressaient, il a fait ceci, te souviens-tu de cela, au bout d’un moment j’ai dit stop, je voulais garder mon enfance à moi, tant pis si elle ne correspondait pas au réel. Peut-être tous ces gens voulaient-ils voir un peu de souffrance passer dans mes yeux, peut-être voulaient-ils m’enseigner la vie, je ne sais pas et je m’en moque.

 

En cette période, je n’étais pas seule. J’avais

 

Un koala. Au début je ne savais pas dire son nom mais maintenant ça va. Il est noir et blanc comme le chat des voisins. C’est le plus beau cadeau du monde entier ! Il est très doux et très gentil. Et puis il est fort. J’ai vu dans un livre que les koalas ils ont des griffes. Le mien il cache ses griffes mais quand il y a un ennemi, vla, un coup et il gagne. J’ai reçu une barbie aussi mais elle sait pas se battre alors la nuit je la mets dans sa maison pour la protéger des monstres.

 

Mais Pierre m’a pris mon koala. Au début il jouait avec même si je voulais pas, et après il l’a amené chez lui.

 

Alors cette nuit, j’ai demandé à maman, elle veut bien que je dors avec elle. Sa chambre est pas très grande mais il y a beaucoup de place. Moi j’ai plein d’objets, elle juste un endroit pour les vêtements et une horloge. Ça fait un peu de bruit mais pas trop, et puis ça éloigne les monstres.

Son lit est très haut, mais elle m’a tiré et je suis montée. Il fait chaud dans le lit. Dehors c’est l’hiver et il fait froid, alors j’aime bien avoir chaud, je reste longtemps dans le lit le matin si je peux.

Je garde les yeux ouverts comme d’habitude mais ce soir il n’y a pas besoin. Je me sens bien. Je touche la peau de maman avec la main, elle sent que je touche et elle dit oui avec la tête. Et c’est tout. Je sais qu’elle est là.

Au début j’ai bougé un peu. Ça sentait pas comme dans mon lit. La couette était trop grande, comme la fois où j’ai essayé des vêtements à maman, c’est dur de bouger. C’était lourd, aussi. L’oreiller, pareil, je voulais poser la tête dessus mais ça faisait bizarre alors j’ai posé sur le bout, pour qu’il soit pas trop haut. Quand j’étais bien, avec maman à côté, j’étais prête à me battre contre les monstres.

Mais ils n’étaient pas là. Ils ne rentraient pas dans cette chambre.

 

J’étais pas contente parce que ma chambre était moins bien et contente quand même. Tout était doux. Je me suis rapprochée de maman. Elle avait l’air heureuse. Je me suis dit que le sommeil, c’était pas si mal. Ça sentait le sommeil aussi. Je me suis approchée encore, juste contre elle. Je pouvais toucher ses seins mais je l’ai pas fait, elle aime pas. Je voulais toucher sa main mais elle était loin, alors tant pis.

 

Et puis l’horloge a sonné. Un coup fort. J’avais le cœur qui allait vite. Et puis des petits bruits, cloc, clac, tout le temps. J’avais pas écouté avant. Le bruit a continué. Je regardais au plafond. Le bruit était parfait, comme un petit nuage qui sortait de l’horloge à chaque fois. Le plafond était plein de nuages. J’avais les yeux qui piquaient. Et puis l’horloge a sonné fort une autre fois. Et après je devais être fatiguée, j’ai plus rien entendu du tout.

 

Je me suis réveillée toute seule. Pas normal, il faisait toujours noir. J’ai mis mon doigt dans l’oreille parce que ça grattait et je pense qu’il y avait un monstre dedans. J’avais eu assez peur. J’ai bougé et maman m’a dit de plus bouger, « rendors-toi petit cœur ». Elle l’a pas dit fort, mais on était près, pas besoin. Je me suis collé encore plus et elle a souri.

Je me souvenais plus du sourire de maman. Petit mais très bien. Un sourire comme moi. Je ne voulais plus respirer pour pas casser son sourire mais elle continuait à sourire alors j’ai soufflé doucement. Elle a éternué puis a passé sa main dans mes cheveux.

 

J’aime beaucoup quand on me touche les cheveux. On touche la tête et pas la tête à la fois. Je veux toucher les cheveux de tout le monde mais les autres ne sont pas d’accord. Heureusement il y a mon koala. Il faut que Pierre me le redonne demain.

Ensuite, c’était très bizarre. Je voyais le koala devant moi, mais il était très grand. Chaque fois que je lui faisais un bisou, il devenait un peu plus grand. À la fin, il m’a mis sur sa tête. On entendait les oiseaux, ils jouaient dans les nuages. Le koala avançait, il marchait sur des maisons mais elle n’étaient pas cassées car le koala était très léger. Il sautait de plus en plus vers les montagnes et on est allés au-dessus des nuages. Il y avait plein de nids d’oiseaux avec des oiseaux dedans et ils chantaient, chantaient, chantaient et

 

Ah zut, c’est le matin. Dehors les oiseaux chantent. Je tourne la tête, maman est toujours là. Sa peau est toujours douce. La nuit est passée très vite et je ne veux pas partir.

 

Non, je ne veux pas partir. Je l’ai crié pourtant, « bon débarras », nos disputes incessantes me tapaient sur les nerfs, ma vieille chambre à coucher me faisait vomir et quand je pensais à toi, c’était parfois avec pitié. Ça n’a pas duré. Très vite, j’ai eu mon premier copain et, plus tard, ma première rupture. Je ne t’ai plus jamais regardée de la même façon. J’en devenais admirative et presque jalouse, comment avais-tu résisté, comment pouvais-tu le supporter ?

C’est à ce moment que j’ai compris tous tes petits regards de crainte mêlée de joie quand j’ai quitté le primaire, puis le collège, puis le lycée, enfin. Je n’en revenais pas moi-même d’avoir été happée aussi vite par le temps. Et, déjà, les premières rides se dessinaient sur ta peau. Elle restait douce.

Le soir où je suis définitivement partie pour étudier dans une autre grande ville, tu as pleuré. Je prenais le train de nuit – je devais traverser la France entière. Les étoiles, je n’en avais jamais vu autant dans notre quartier. Je t’ai prise dans mes bras, tu étais devenue la petite et moi la grande. J’ai tenté fugitivement d’imaginer ton futur quotidien sans moi, mais c’était dur, on est trop égoïste à cet âge.

Toutes ces années d’enfance, malgré les difficultés, je les avais passées avec toi, contre ta peau, dans l’attente d’un long éveil qui n’est jamais venu. Aujourd’hui la nuit t’appartient et je suis redevenue la frêle enfant se réveillant dans le silence.

 

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