Toussaint

J’ai remanié assez largement le texte plus tard en supprimant la première partie et poursuivant la seconde.

 

Il n’y a pas de nuages, c’est un beau jour. Un ciel de photographies, celles des États-unis, le bleu profond qui arrache un petit hoquet d’étonnement. En les voyant, on se dit que la vie est peut-être sympa, là-bas.

Dériver de quelques centaines de miles et nous voilà en Nouvelle-Angleterre. La saison préférée des habitants reste l’automne. Le nuancier de couleurs s’étale, s’étire sur toute la palette et l’on peut s’adonner au  »leaf-peeping », à la contemplation des feuilles. Bien sur, si elles tombent au sol c’est plus intéressant mais les peepers ne sont pas spécialement adeptes des choses intéressantes, ils viennent seulement prendre du bon temps.

Assis sur le caveau, je me demande pourquoi les cimetières ont toujours cet effet appaisant sur moi. En marchant, j’ai remarqué des maisons ocres aux volets bleus. Des murs beiges, défraichis, ravalés au ciment, ça faisait des grandes taches grises à la surface. Comme des flaques perdues dans un parc après la pluie, attendant d’être ramenées au milieu des nuages par le soleil. J’ai donné un petit coup dans le muret mais il n’était pas désireux de redevenir poussière ; mon poing me fait mal.

 

Je craque une allumette et je n’ai pas de cigarettes, je craque pour le plaisir. Il y a d’abord les tentatives avortées, le va-et-vient déboussolé. On craint pour la solidité de la tige de bois, au bout de quatre coups elle risque de casser. Puis, après un frottement plus audacieux, la flamme apparaît. Mais d’abord le son. C’est le son des pétards, des fusées, des magiciens, le chuchotement qu’on voudrait entendre perdurer.

Puis la flamme et commence alors le compte à rebours. Deux variables : le vent et l’inclinaison de l’allumette. Au bout de la millième, on a pris le pli, le frisson disparaît, reste le plaisir de faire danser la lueur.

 

Les yeux rivés sur mes quatre centimètres de bois embrasés, je m’agenouille pour arriver à la hauteur des feuilles tombées. Pas la moindre trasse d’humidité sur celles-ci, elles viennent de se décrocher de l’arbre. Beaucoup de marron, du jaune, une pointe de rouge. Je soupire en leur boutant le feu : trop de marron, en fin de compte.

Une fumée s’élève, piquante, malodorante. Les végétaux qui brûlent, ce sont les oignons de la cuisine : jamais prêts à cuire docilement. Mais je n’ai pas trop tassé, l’air s’infiltre et nourrit mon petit feu par le bas. De grandes vagues apparaissent et font disparaître les feuilles puis se retirent en laissant une poudre grise. Le petit bois au-dessus noircit, on dirait du goudron, mais rien ne se déclanche, tous les ingrédients prennent leur temps. Le feu s’éteint.

 

Je recommence, pas pressé pour un sou. L’important dans la cuisine, c’est de ne pas être trop hardi. On peut toujours corriger l’assaisonnement, prolonger la cuisson, rajouter des ingrédients mais une fois les limites franchies, c’est foutu. Alors il faut avancer pas à pas. Mon foyer, je le mijotte en le réchauffant avant d’installer la flambée pour de bon.

 

 

Il fait tard et on y voit plus beaucoup. Des étoiles, pas trop, surtout les réverbères et ces fenêtres visant le parc. Derrière les beaux rideaux, je vois passer des formes mais les visages sont flous. Je les connais ceux qui habitent ici, ils manquent de rien, mais ce soir moi non plus même s’il y a le froid.

J’ai rajusté ma veste, mis mes mains dans les poches. Sous le pantalon, les poils des jambes étaient raides. Et puis j’ai vu un feu.

Quand t’as vécu dehors de longues années, tu sais distinguer des trucs, les détails entre des subtilités pas évidentes. Et je savais que c’était un feu au loin. Le cimetière est pas gardé de nuit, c’est la crise, on peut pas payer les heures sups majorées d’un bonhomme pour veiller sur les tombes, c’est pas rentable.

La grille, tous les clodos du coin savent comment passer à travers mais ce soir il y avait personne, c’était l’heure de la soupe à sainte-croix. Que moi et ce feu. Pourquoi il était pas encore éteint ? Ça se remarquait de loin quand même. Je craignais pas la contagion, la fumée avait pas l’air farouche ; de la chaleur apprivoisée.

Je m’étais préparé, deux-trois mots de bienvenue et de félicitations pour le gars qui aurait fait le feu, mais il y avait rien. Un cercle bien propre avec des pierres autour, l’herbe arrachée autour sur un mètre.

Question paysage c’était osé mais pour la sécurité c’était fait dans les règles. J’ai sorti de ma poche un chamalow un peu collant donné par une gamine à la fête forraine, j’ai pris une pique et allez au grill.

 

Je suis là, du coup, à fredonner une chanson de camp de vacances quand j’étais môme. Le coup du chamallow est presque trop beau, je cherche le truc puis je me rappelle que j’ai que ça à manger ce soir alors je fais une raison.

Quand j’ai trop de chance, les emmerdes arrivent tout de suite après, pour rééquilibrer. Ça me paraît logique, faut une sorte d’équilibre sinon les choses iraient encore plus mal pour tout le monde.

Et là, non, j’ai de la chance mais pas trop, c’est juste bizarre ce feu tout seul. Je machonne en pensant à mes parents qui m’envoyaient tous les étés à la plage et puis je commence à remettre les bizarreries dans l’ordre. Les buches viennent surement d’une réserve de gardien ou quelque chose dans le genre. Le gars qui a fait le feu est parti chercher à manger, il voulait sa flambée avant la nuit. Personne remarque rien parce que tout le monde est aveugle dans cette ville. Bah voilà, c’était pas difficile.

Pourquoi il voulait un feu dans le cimetière ?

 

– Parce que c’est la Toussaint. Vous avez parlé à haute voix, ajouta l’homme en souriant.

– Ah, ouf. Je pensais que…

– Que je lisais dans les pensées ? Pourquoi pas. Mais je n’arrive pas à lire votre nom alors je ne dois pas être bien doué.

– Gustave. Joli feu.

– William. Merci.

 

William posa deux buches près du feu et disposa une autre sur les flammes. L’ensemble se tassa un peu, mais les braises soufflées reprirent vite des couleurs.

 

– Et pourquoi un feu, alors ? On met des fleurs d’habitude.

– Vous êtes bien curieux. Asseyez-vous là-dessus, c’est à peine plus confortable que le sol. Vous connaissez des gens, dans ce cimetière ?

– Des morts ? Non, enfin je crois pas. Peut-être l’ancien maire, il doit y être. Je l’avais croisé pendant mon premier passage ici et il était déjà vieux. Il y est ?

– Pas très loin, oui. Vous devriez lui dire bonjour.

– J’y manquerai pas. Alors, le feu ?

 

Les deux restèrent silencieux un instant. La nuit avait viré au noir profond et tout l’univers semblait rétréci. Les branches tombantes des pins se distinguaient encore, le tronc d’un ou deux arbres, le début de l’allée aux tombes. Le reste, absorbé.

 

– Avez-vous beaucoup voyagé ?

– Pas mal, j’ai trainé ma bosse dans tout l’Est de la France on va dire.

– Tout l’Est du monde pour ma part et je dois avouer que la culture asiatique me fascine. La toussaint ne représente pas seulement la fête de tous les saints mais aussi celle de tous les morts. Dans nombre de pays que j’ai visité, le feu symbolise l’âme s’élevant au ciel. Je voulais rendre un bref hommage aux morts à travers ce feu qui aura disparu à l’aube.

– Très bref en effet.

– C’est mieux que rien.

– Pour sûr. Aux morts en général ou pour des morts en particulier, l’hommage ?

– Joker, fit l’homme en souriant.

– C’est ce qu’ils disent tous. J’ai rien à cacher, moi, mais on me demande jamais rien.

– Vu comme vous êtes bavard, il faudrait des journées entières avant que vous vous arrêtiez.

– Nan, pas du tout. Une nuit ça suffirait. Crois-moi que t’en apprendra plus avec moi que dans la moitié d’une bibliothèque.

– Est-ce qu’il y aura des histoires de femmes, demanda William en hésitant.

– Pour sûr.

– Alors raconte.

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