La marée

– Tu viens dans l’eau ?

– Non, je bronze. Va t’amuser avec les autres.

– Il n’y a personne ici. C’est quoi cet endroit ?

– La plage où je venais petite. Regarde comme la mer est belle.

Il plongea son regard dans la mer mais celle-ci lui semblait exactement pareille à toutes les autres. Du bleu, des vagues, de l’écume. Un vent un peu trop frais. Du sable un peu trop prompt à se loger dans les yeux. Des algues un peu trop nombreuses. Des branches et du jaune dans l’écume. Des petits cailloux sous chacun de ses pas. Et ce vent.

– Tu es sure que tu veux rester ici toute la journée ? On pourrait rejoindre les Dominguez du côté de Machin-les-pins, non ?

 

Elle ne réagit pas et il ressentit l’envie de promener ses doigts ensablés sur les biceps offerts de son amie, se retint, soupira contre sa propre retenue, se dirigea vers l’eau en touchant le sol du bout des pieds pour éviter tout contact avec les pierres coupantes.

Il se jeta dans la mer et la sensation horrible d’être tombé au fond d’un étang gluant l’envahit. Le sol vaseux se resserrait autour de ses pieds et tout contact avec un morceau de bois déclenchait des frissons ; il n’était toujours pas guéri de sa phobie des poissons aux longues épines et au poison foudroyant.

Il vit s’approcher un banc de miettes grises entourées d’algues, hésita, plongea, suffoqua, refit surface au milieu des débris. Plissant la bouche de dégout, il se tourna vers le rivage – le regardait-elle avec intérêt ou bronzait-elle toujours indolemment ?

Une vague s’abattit sur ses yeux avant qu’il ait pu distinguer son maillot fauve et le sel lui brûla la cornée. Il tenta d’essuyer ses larmes mais ne réussit pas à sortir ses mains des algues l’entourant. Il tira plus fort, surpris, parvint à dégager un coude seulement. Il prit soudain peur et mit tout son poids en avant pour sortir de l’enchevêtrement de végétaux mais ses pieds glissèrent sur le fond.

Une prière s’échappa de ses lèvres – pouvoir s’affaisser, passer sous le banc d’algues, retourner à l’océan. La surface ne lui offrait pas de voie de passage. Après un dernier regard vers elle, il plia les genoux et ressentit dans un immense soulagement les algues se défaire de ses épaules, de ses bras, de son torse.

Le sel lui piquait toujours autant les yeux mais il ne serait retourné à la surface pour rien au monde. Il nageait avec des mouvements vifs, précipités par un sentiment de gêne malsain. Un premier déglutissement. Un deuxième. Sa mâchoire s’asséchait, sa gorge le piquait. Il leva la tête vers la surface, arrachant un petit cri à sa pomme d’adam et un espace à sa bouche, mais l’ombre noire des algues obscurcissait toujours la mer.

Il baissa la tête et continua à nager, ralentissant ses gestes, s’appliquant à brasser correctement l’eau autour de lui. L’oxygène diminuait et son cerveau, goinfre insatiable, entonna son chant. ‘’Il faut de l’air, de l’air, de l’air ; il faut de l’air, de l’air, de l’air ; il faut de l’air, de l’air, de l’air.’’

Face à lui, une colonne rouge. Sa tête s’écrasa sur la falaise. Son crâne ne fut pas déformé, en revanche il s’évanouit. Après deux minutes sans oxygène, les fonctions vitales furent touchées. Cinq minutes plus tard et les chances de survie passèrent sous la barre du pourcent.

 

Elle avait compté dans sa tête ‘’trente-huit et trente-neuf et quarante et…’’ en marquant bien le ‘’et’’ comme on lui avait appris. Elle se leva, plia sa serviette, écarta les anses de son sac de plage, déposa ses affaires.

Elle regarda le château qu’il avait construit sur la plage à leur arrivée, sourit, passa négligemment son pied en travers d’une tour, exsuda un frisson quand le sable tiède se répandit sur ses orteils, laissa la mer les lui lécher, retourna à leur voiture en prenant garde à ne pas salir sa peau mouillée.

 

Derrière elle, la marée monta et tout fut englouti.

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