Les miroirs

Je lui demande combien de tableaux il possède et il me répond qu’il ne le sait pas. Ce n’est pas un chiffre qu’on garde en tête, contrairement à son nombre de maîtresses : il n’y a aucun prestige à conquérir un tableau, à moins de ne fréquenter que les salles des enchères. Mais mon ami n’aime pas les commissaires-priseurs, il porte trop la police en horreur.

Je me plante devant un grand bleu et tente de distinguer des nuances quelconques, des formes, des variations dans l’épaisseur de la couche de peinture, mais non. Le tableau est entièrement émeraude. Une tache de mer sur son mur blanc.

Je lui dis en riant qu’il aurait du étaler une pellicule cyan afin d’imiter une fenêtre, mais il m’annonce très sérieusement que la couleur lui avait plu.

Je lui propose alors de passer commande chez moi si d’autres peintures unies lui manquent mais il se contente de soupirer, m’annonçant que ces sarcasmes lui passent dorénavant bien au-dessus de la tête. Moi-même amateur d’art moderne, nous nous sourions, tout en  »je sais que tu sais que je sais que nous savons que nous aimons nous moquer de nous-mêmes ».

Je reprends mon examen du tableau. M’écarte un peu. Il n’émane plus de lui cette impression banale que je ressentais tout à l’heure. L’alcove à droite, le long mur rejoignant la cuisine à gauche, il marque l’angle, simplement. On tourne et se retrouve nez-à-nez avec lui. Avec le bleu infini. Il suffit de le fixer quelques instants pour percevoir les ondulations aux extrémités de son champ de vision. Les vaguelettes s’amplifient, grandissent, la houle devient plus violente et menace de m’emporter, moi et ma coquille de noix, et mes certitudes, d’être vivant, sur le sol, dans la maison d’un ami.

Mais celui-ci m’appelle et le charme se rompt, le tableau et moi nous quittons avec regret. Lui, surtout, émet des longs gémissements, mais aussitôt je me souviens des livres pour enfants et des animaux pleurant des larmes de crocodile pour mieux attirer leur proie et je me presse de rejoindre mon ami à sa table, pour le déjeuner.

 

Je lui parle du tableau mais le sujet le lasse déjà. Il préfère me mentionner les miroirs au cadre argenté, les vénitiens, les discrets, les pâles, les arrières, les eaux, les latéraux, les originaux, les faux.

Il proclame la supériorité du miroir au tableau, de ces yeux aux pupilles claires, de ce passage sur un autre monde, de ces choses de l’âme cachées aux mortels mais révélées. Entre deux sanglots, j’entends les noms de Sophie et de son fils Lucas.

Je remarque sa transparence et le quitte, l’abandonnant à sa soupe de nénuphars.

 

La Provence a conquis une partie de son mas mais il a réussi à imposer un petit coin de civilisation sur son petit jardin et sa petite maison. Je franchis la petite grille sans remords. La chaleur s’abat soudain sur moi et me laisse en sueur. J’ôte ma veste et la suspend à une branche d’arbre, un olivier. La terre à ses pieds est sienne mais je m’en moque et m’allonge parmi les racines. Des cailloux pointus me rentrent dans les côtes et je finis par m’avouer vaincu.

Les cigales se sont tues et leur silence me dérange. Je tente de localiser une source et y parviens, quelque deux kilomètres en amont. Je reprends ma veste et la porte à l’avant-bras, rémanence du colonisateur en Afrique ne voulant se délester de sa marque de domination sur les indigènes. Dans la poche avant de ma veste, un mouchoir. Je le passe sur mon visage mais la sueur de tantôt a disparu, aspirée par la sécheresse ambiante.

La source se situait deux fois plus loin que prévu, l’écho du glouglou sur les collines m’a induit en erreur. Deux bancs d’herbacées inconnues se disputent l’agrément d’un trou d’eau boueux qui nourrit des centaines de personne en contrebas, réservoir orgiaque de ce dispensateur de blé. Les animaux n’aiment pas s’en approcher et hochent gravement la tête en apprenant que les hommes y trempent leurs semences.

 

La sélection naturelle demeure un processus rude où seule la mort récompense les inconscients et les inadaptés. Les bipèdes ont marqué trop de points ces derniers temps, très peu d’espèces les regretteront.

Je tente d’engager la conversation avec un mainate et d’en savoir un peu plus sur cette catastrophe mais il n’aime que les tartes au fromage et j’ai remplacé ces derniers par des yaourts dans mon alimentation sur les conseils d’un magazine féminin.

Nous nous mettons d’accord sur la stupidité de ces derniers et parvenons aux mêmes conclusions sur notre propre stupidité. J’enchaâne sur le pire répertoire de Dubosc et il plisse ses plumes de contentement. Je lui fais remarquer que Dubosc est un humain, et que si tous les humains meurent, Dubosc meurt. Il cherche une faille sophistique un bon moment avant de reconnaître la pureté du syllogisme.

Leur plan est d’une simplicité redoutable : laisser cette source polluée nous polluer. Je soupire de soulagement en apprenant que seuls les habitants de la vallée mourront, le reste de l’humanité sera épargné.

 

Il fait chaud, les cigales sont revenues. Un fromage crémeux étalé sur ma tranche de pain, je converse les pieds dans l’eau d’art abstrait avec un mainate aux tendances génocidaires.

 

J’aime ce coin de Provence.

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