Trois paires de chaussettes

Il y a quelques années, j’ai lu un livre de Haruki Murakami. Je ne me souviens plus du nom, de l’intrigue encore moins, mais un passage avait retenu mon attention.

Le personnage principal, quand il était stressé, anxieux, repassait son linge. J’ai lu ces quelques lignes avec le sourire. Murakami est un bon écrivain et ses descriptions de scènes banales sont toujours empreintes d’une douceur de vivre qui me touche.

Je n’y ai pas cru, je pensais que ça ne fonctionnerait pas sur moi. Et puis, j’ai commencé à porter attention aux faux-plis. À déboutonner. À toucher les vêtements avant de les repasser. J’aime acheter des chemises de qualité, j’ai changé de lessive à ce moment-là pour protéger les tissus. Défroisser les manches, étendre le col, le poser bien à plat, passer le fer vapeur… je me suis pris au jeu.

Avant d’avoir le temps de comprendre, en moins de deux mois, j’étais accro au repassage. Moi, qui avais traversé toute l’adolescence dans une marée de fringue sales étendues par terre, avec mes douches aléatoires, ma compréhension tardive de l’intérêt du déodorant. Sacré Murakami !

J’ai investi. Je pense que l’argent est, pour la plupart d’entre nous, à l’image de la vie. Il y a les choses nécessaires, celles qu’on aime, celles qu’on n’aime pas. Je mets le minimum dans le nécessaire, le maximum dans l’amour. Je me suis donc acheté une planche à repasser, un séchoir (pas de sèche-linge ! ) et une centrale-vapeur de compétition.

Parfois, dans la rue, je remarquais un homme étendu sur le capot de sa Mercedes, un chiffon à la main, occupé à la lustrer. Je retenais de justesse un petit soupir amusé. Chacun son bonheur.

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Quand on aime à la folie, on ne compte pas. On prend l’ensemble, du tout au tout. J’ai connu un voisin fou de sa chienne. Il la promenait tous les soirs, la bichonnait, jouait avec elle dès qu’il avait un instant de libre… Eh bien quand elle a contracté une maladie, peut-être la gale, ça provoquait de plaques et des pertes de poil, il a été toujours là pour elle. Il la soignait, lui passait des pommades dans ses croûtes. Je l’ai observé, une fois. Face à la vue répugnante je n’ai pas esquissé le moindre tremblement de dégoût, tant cet homme donnait tout son cœur pour sa chienne.

J’aime à me dire que ce soir-là, je me suis couché un peu moins con et un peu meilleur. Le lendemain, j’ai cassé la cloison de mon bureau pour agrandir ma buanderie.

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Une chose m’inquiétait quand même, la perspective de me retrouver seul. Trier ses couleurs, c’est bien, mais cette passion n’est peut-être pas suffisamment répandue pour que je puisse trouver une femme prête à partager sa vie avec mes jeens et mes caleçons. Mon excellent voisin aurait pu rencontrer une charmante compagne, mais à la mort de sa chienne il s’est mis à boire et personne ne l’a aidé. Le jour où il s’est défenestré était celui des T-shirts à manches courtes, je me rappelle.

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J’ai donc décidé de contacter une agence matrimoniale. Très peu utilisées en France, bien plus au Japon. Quelque part, c’était une manière de me rapprocher de Murakami et de ses personnages. Les réseaux-sociaux, les flirts sur internet, très peu pour moi. Remplir une fiche avec tout un tas d’informations, apprendre jusqu’à la nausée des détails comme les couleurs préférées de l’autre… J’avais vu l’Arnacœur, les couples par affinités ne me disaient rien. La présence d’une professionnelle de l’amour s’imposait.

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Cette période de ma vie a été très étrange. Je rentrais du boulot et, tout de suite après, j’appelais mademoiselle Peigné. J’ai hésité avant de lui confier ma vie sentimentale. Je lui ai demandé pourquoi elle n’était pas mariée, si elle avait trouvé la bonne personne grâce à ses dons.

Elle a souri, et il est passé tellement de tristesse, de joie, de souvenirs, de regrets et d’amour dans ses yeux… Je l’ai engagée et l’ai appelé un soir sur deux, entre 17 et 17h30, tout en repassant.

Enfant, j’étais sidéré par cette capacité de ma mère à basculer sa tête pour coincer le téléphone entre son oreille et son épaule. J’y réussis désormais, c’est sans doute un pouvoir spécial des grandes personnes. Mon frère ne comprend pas pourquoi je refuse d’utiliser le haut-parleur. Parfois, je me demande si notre lien sanguin est réel.

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Une période étrange, parce que j’ai pu discourir des dizaines d’heures de mes chaussettes. Mlle Peigné m’écoutait, patiemment, m’orientait vers de nouveaux sujets, ma foi très intéressants, mais toujours en relation avec les vêtements, le repassage, le tri du linge sale, l’étendage. Elle ne travaillait pas par points communs, je l’ai dit. Elle cernait ma personnalité.

J’ai commencé à avoir des doutes au bout du troisième mois. L’absence de résultat m’inquiétait un peu, je dois l’avouer. C’était très agréable de discuter avec mon entremetteuse, mais j’attendais malgré tout une femme dans ma vie. Les tentations nocturnes, nombreuses, ont eu raison de moi plusieurs fois et je m’impatientais. Quand je le lui avouai, Mlle Peigné m’annonça qu’elle avait trouvé la personne idéale pour moi. Elle avait hésité à m’en faire part. Je lui offris mes disponibilités, un premier rendez-vous fut pris pour le samedi suivant.

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Ma tête bourdonnait. Cette semaine-là, pour calmer mon appréhension, j’ai repassé tous les jours, tous les soirs. Mon linge ne suffisait plus, j’ai pris celui des voisins. Sans difficulté de leur part, d’ailleurs, ma renommée dans l’immeuble était telle que j’aurais pu ouvrir une blanchisserie.

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L’heure venue, je m’habillais gravement. Costume-cravate ? Costume-pas-cravate ? Jean, bermuda ? Chaussures à pointes, baskets, pieds nus ? J’avais enfoui ma tête dans mes mains et la secouai amèrement. À quoi me servaient tous mes vêtements si je n’étais pas capable de les porter pour rencontrer ma future femme ?

La sonnerie de l’entrée retentit. Après un ou deux reniflements bruyants, je me mouchais dans ma Calvin-klein mi-cintrée mi-coton mi-soie bleue ciel à fils dorés puis me dirigeais vers la porte.

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C’était Mlle Peigné, Claire de son prénom. En un regard posé sur mes yeux rougis, elle comprit tout et m’emmena jusqu’à ma buanderie. Quand elle m’embrassa, ce fut moi qui compris. Dieu, que j’avais été bête…

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C’est un de mes plus beaux souvenirs, notre première fois au milieu de mes vêtements éparpillés, multicolores, comme autant de confettis très doux, comme ces salles de jeux pour enfants avec des milliers de boules qui se dérobent sous votre pied et vous fait malencontreusement vous appuyer sur la jolie fille dont vous avez rêvé toute l’après-midi ; et vous basculez ensemble, dans un rire, un éclat de joie, par terre, sans mal, avec bonheur, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, en espérant que les couleurs de l’arc-en-ciel vous protégeront un fugace instant de la vue des adultes, de l’autre côté de la paroi de verre, car ils se méprendraient.

Ils se méprendraient car ils auraient vieillis trop vite ou trop longtemps. Tout le monde vieillit, mais chacun à sa vitesse et à sa manière. En caressant les cheveux de Claire, j’ai su qu’auprès d’elle je pourrais retarder quelques années, oh, pas éternellement, le temps d’une vie, les ouvrages du temps sur mon âme.

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Les mois ont passé, merveilleux, et je suis là, courbé devant mon séchoir. Claire est partie il y a trois jours. Je ne saurais décrire ce que je ressens. Ce sentiment de peur, d’inconnu, d’avoir vécu en vain, de ne pas avoir la force morale de résister, les trésors de confiance en moi à déployer pour garder mon calme.

J’étends mes chaussettes. C’est Claire qui m’a permis de comprendre que toute cette obsession, ce besoin de brasser du linge, venait de mes chaussettes. Petit, celles de père-noël. Celles dans lesquelles je glissais des marrons trouvés dans les bois. Celles que j’utilisais comme un fouet, face à mon frère chamailleur. Celles trempées par le passage d’un gué où j’avais glissé, lors de ces vacances dans le Sud au lycée. Celles de ma première fois, que j’avais gardées au lit…

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La paire que je tiens entre les mains est celle de notre rencontre. Rose à rayures vertes.

Je saisis la deuxième paire, celle de Claire, les yeux humides. Beige, épaisse, celle de notre ballade dans les Rocheuses. Voyage magique.

La troisième paire… je n’arrive pas à retenir mes larmes. Blanche, minuscule. Je les serre contre moi puis pars en éclatant de rire. Mes amours m’attendent.

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