Saveur citron

Un texte pour lequel j’ai beaucoup d’affection

 

La place du café est sans doute la plus belle de la ville. Des pavés apparents au sol – comme les poutres apparentes dans les maisons, sauf que ceux-ci on peut les toucher – des murs de crépi jaune, trois arbres au large feuillage et des gens qui savent prendre le temps de vivre.

Février vient de nous quitter et déjà la température s’envole, le mercure frise la vingtaine de degrés. On se croirait dans le Sud, et marcher dans ces pays du Sud, le soir, le long des routes et des maisons, à attendre la nuit, à entendre la ville, à regarder les gens, à goûter les fruits, à rêver, j’aime.

Pour l’instant, il n’est que 17 heures. Les gamins sortent des classes en courant – ils crient au loin ; assis, je savoure ma bière.

.

Les blondes sous pression, il n’y a rien de tel au monde. Ça vous envahit la gorge, rafraîchit la tête, dégage les soucis… le houblon reste en bouche, longtemps, un peu amer et très doux, les bulles font la fête dans le ventre et tout part, une fois de plus, sens dessus dessous.

Les yeux toujours fermés, je repose le verre. Soulève mes paupières. Elle est là. J’attends un peu puis entame les formalités.

– Je vous commande quelque chose ?

Hochement latéral de la tête.

– Il fait bon, hein ?

Hochement vertical.

Depuis cinq jours, le même rituel.

Elle n’est pas bavarde. En fait, elle ne parle pas du tout. Je me suis habitué très vite à sa présence. Quel gars sensé se plaindrait d’une jolie femme qui vient l’observer et s’attabler avec lui à la terrasse d’un bar ?

Jolie, j’ai dit. Un peu beaucoup. Mais belle, par contre, beaucoup un peu, oui.

Je ne devrais pas l’avouer, ce n’est ni poli, ni gentil, ni ragoûtant, mais elle me fait baver. Certains, en voyant une chose émouvante, sourient. Les uns pleurent, les autres crient, plusieurs ferment les yeux, quelques-uns frissonnent. Moi, je bave.

J’aurais pu rencontrer des problèmes dans mon métier… je suis boulanger.

Alors, les fois où je place les derniers carrés de chocolat sur un gâteau, où j’ajuste la merveilleuse chantilly au sommet d’un parfait, où le pain sortant du four, chaud, croustille déjà dans ma tête, sentant venir la salive, j’embrasse ma femme. Elle a l’habitude. Elle m’aime bien.

.

– Vous voulez une boule vanille ?

Tentons. Je délierai sa langue à coups de pâtisseries. Toutes les femmes – et tous les hommes – ont une gourmandise favorite. Les gourmands, eux, sont des cœurs d’artichaut, ils tombent amoureux au premier regard.

– Un baba au rhum ? Un éclair au café ? Une crème brûlée ? Du riz au lait ? Un sorbet à la framboise ? Une pêche melba ? Une crêpe au sirop d’érable ? Une gaufre au sucre ? Un banana split ? Une forêt noire ? Une tarte au citron ? Une…

Oui ! Elle a hoché la tête !

– Deux tartes au citron, garçon ! Oups, une fille. Garçonne !

Elle éclate de rire. Je n’en reviens pas.

Je le lui dis : « J’en reste baba ». Nouveau déferlement de sons, et elle plisse les yeux, des petites rides apparaissent au coin des paupières, elle porte sa main aux longs doigts devant la bouche pour cacher ses jolies dents et ses lèvres légèrement glossées.

Je le remarque pour la première fois. Un anneau doré, fin, avec une perle au bout. À l’annulaire gauche. Une bague de fiançailles ?

Elle rit toujours et moi, j’hésite.

Cette femme, j’en suis certain, je l’aime. Elle est mariée ou sur le point de l’être. Je la connais déjà, je connais son parfum – le citron. Elle est venue me trouver. Pourquoi ? Peut-on repartir ensemble ? Quand ?

Regarde-la manger, m’intimé-je. Dans d’autres circonstances, tu aurais peur de gêner une femme, mais celle-ci, tu sais que les morceaux de pâte brisée, de crème et de citron seront découpés d’une main experte, portés par la petite cuillère en argent avec lenteur, pénétreront la bouche, seront aspirés par les lèvres, sucés par la langue, tendrement mâchés par les dents. Et tu ne voudrais même pas y être, toi, à leur place, tu comprends et te places au-dessus de ça, ce n’est pas cet amour-là que tu recherches.

Le temps que j’enfourne mon premier morceau en veillant à ne pas en renverser, tout se finit déjà – elle est partie.

– Elles étaient bonnes, hein, mes tartes ?

La serveuse me fait sursauter. J’acquiesce, lui souris mécaniquement.

– Vous n’êtes pas le seul à commander deux parts, personne n’y résiste !

Je ne démens pas. Calme, je tends le bras en avant et soulève son assiette, où gît encore la cuillère. Je la prends entre les doigts, la tourne. La lèche. Goût du citron. Pas de trace de gloss. Que dire ?

Sa bouche est parfaite.

*

Le lendemain, ma femme m’accompagne au café. Je ne cherche pas à la dissuader, cela éveillerait les soupçons, je mens très mal. Et puis, pour quoi faire ? Je veux lui présenter Citron, les regarder toutes deux, dans les yeux, comme un homme, sourire, leur dire combien je les aime.

Mais elle ne se montre pas. Le cafetier plaisante avec mon épouse, lui tourne quelques compliments ma foi bien trouvés. Elle porte un chapeau, avec un ruban, très chic. Cet accessoire, les familles en promenade, la place pavée, la douce chaleur, le vent dans les ruelles qui agite le linge blanc au balcon – je suis perdu dans les couloirs du temps et revenu un siècle auparavant.

Nous payons, pardon, je paie l’addition, porte ma main à son épaule, l’entraîne sans regret. Jette malgré tout un coup d’œil en arrière. Elle est là, à ma table, à la place occupée un instant plus tôt par ma femme.

.

Citron me regarde. Se lève et part. Non ! Je cours, plus vite, mon embonpoint me gêne, mes jambes ne m’ont pas porté aussi rapidement depuis une éternité ! Le bout de sa robe volette, ses pieds sont si jolis !

Elle quitte la place, s’engage dans une grande rue, tourne à droite, puis à droite, encore une fois à droite, nous allons revenir au point de départ si ça continue ! Mais non, devant moi, le fleuve. Petit pincement au cœur, je ne l’avais pas contemplé depuis si longtemps… Ma femme ne supporte plus sa vue. Je rejoins Citron sur la jetée.

Assise sur la grève, contemplant les remous de l’eau. Il n’y a pas de remous, tout est calme. La Garonne, aujourd’hui, a quitté sa teinte brune pour plonger dans le bleu océan. Le soleil se couche. En face, la végétation sauvage.

Ses cheveux blonds brillent et s’irisent d’orange. Flamboient. Je les touche, émerveillement, les caresse, précaution, puis les masse, douceur, et attire sa nuque contre ma poitrine. Écoute-moi respirer, jolie femme, jeune enfant.

J’appuie ma tête contre la sienne. Rien, pas le moindre bruit. Je sens ses os, sous sa peau. Sa vie et sa jeunesse. Regarde le fleuve. Attends.

Elle veut partir. Je le sens. Mon corps se redresse, debout, quitte le contact de Citron. Je scrute toujours l’eau, les remous surgissent, violents. Me retourne.

Envolée.

*

Cet après-midi, comme tous les après-midis, je prends le train. Un train de campagne, il n’y a qu’une gare de notre petite ville à Bordeaux, le trajet dure moins d’un quart d’heure. Parfois, la locomotive ou les contrôleurs tombent en panne et il faut attendre. Je regarde passer les trains d’en face. Me demande où ils vont.

Hier soir, ma femme ne m’a rien dit. Nous sommes rentrés à la maison en silence. Avons mangé la soupe, nous sommes couchés tôt, pour nous lever tôt, comme d’habitude. Elle a embrassé la photo de Léa, comme d’habitude.

Ce matin, j’ai travaillé avec le sourire, venant saluer les clients, mettre la main aux fesses de ma femme, elle a sursauté et s’est contenue, les gens ne voyaient rien mais je sais qu’elle a rougi un peu.

Ce midi, j’ai dormi, comme tous les jours, aux côtés de ma femme, dans notre lit double acheté il y a une dizaine d’années. Le cadre est en bois, gravé. En me réveillant, j’ai songé au nombre d’années qui nous restait à vivre ensemble, seuls, sans possibilité d’avoir un autre enfant.

Cet après-midi, comme tous les après-midi, je prends le train. Cet après-midi, j’ai pris le train dans l’autre sens, et suis parti. Vers le Sud, j’espère.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s